Le débat fait rage. Pour ou contre un passeport « immunitaire » qui certifie que vous avez été vacciné contre la COVID-19 ? Alors que l’Union européenne souhaite adopter un passeport « vert » d’ici le début de l’été, les États-Unis s’y opposent fermement. Tour d’horizon des différentes initiatives proposées à ce jour.

Éric-Pierre Champagne Éric-Pierre Champagne
La Presse

L’exemple de l’Estonie

L’Estonie, petit pays de 1,3 million d’habitants, a été l’un des premiers à s’intéresser au concept de passeport vaccinal. Il faut dire que ce pays des Baltiques est perçu depuis 20 ans « comme un leader en matière de démocratie numérique », signale Marcus Kolga, Estonien d’origine et fellow à l’Institut Macdonald-Laurier, à Ottawa. « Ils ont presque tout numérisé depuis 20 ans, c’est comme si toute la société avait été numérisée, en quelque sorte. » L’Estonie a donc déjà un système de dossiers de santé électroniques, où l’on consigne notamment les données sur la vaccination contre la COVID-19. Dès le début de la pandémie, les autorités ont d’ailleurs indiqué qu’elles travaillaient à un éventuel passeport vaccinal. D’ici la fin d’avril, les Estoniens qui auront été vaccinés recevront donc un certificat sous la forme d’un code QR, qu’on peut télécharger ou imprimer au besoin. Dans l’intervalle, l’Estonie mène aussi un projet-pilote en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) afin de trouver une solution qui pourrait être adoptée à plus grande échelle.

Un passeport avant l’été dans l’Union européenne

Pour les 27 membres de l’Union européenne (UE), l’affaire semble entendue : un « certificat vert numérique » sera lancé d’ici le début de l’été. C’est du moins l’annonce qui a été faite à la mi-mars par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. L’objectif est de permettre aux citoyens de l’UE de voyager librement à l’intérieur de ses frontières. Le certificat sera délivré aux personnes qui auront été vaccinées, celles qui auront eu un test négatif de COVID-19 ou encore celles qui en sont guéries. Là aussi, ce sera un code QR, qui pourra être présenté sous forme numérique ou imprimé. Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, rappelle qu’en temps normal, il n’y a pas de contrôle aux frontières dans l’espace Schengen, qui comprend les territoires de 26 États membres de l’UE. « Il faut aussi comprendre l’importance du tourisme pour plusieurs pays du sud [de l’Europe], qui ont poussé pour un passeport vaccinal. Il y a beaucoup d’enjeux économiques. »

Non aux États-Unis

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L’État de New York a lancé l’Excelsior Pass, qui permet aux personnes vaccinées d’assister à certains évènements.

Si des États comme Hawaii, New York et l’Illinois sont favorables à un passeport vaccinal, c’est tout le contraire en Floride, au Texas, au Missouri, au Tennessee, en Géorgie et au Nebraska. Les gouverneurs du Texas et de la Floride ont d’ailleurs chacun signé un décret qui interdit un tel document dans leur État. Et ne comptez pas sur la Maison-Blanche pour trancher la question. « Le gouvernement ne soutient pas, et ne soutiendra pas, un système qui demanderait aux Américains d’avoir un certificat », a déclaré sa porte-parole, Jen Psaki, le 6 avril. « Il n’y aura pas de base de données fédérale sur les vaccinations ni d’obligation fédérale exigeant à tous d’obtenir un certificat », a-t-elle ajouté. Une décision qui ne surprend pas Rafaël Jacob, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand et spécialiste de la politique américaine. « C’est une décision logique de Joe Biden quand on connaît le respect presque sacro-saint des Américains pour les droits constitutionnels et les libertés individuelles. D’un point de vue politique, c’était la décision à prendre pour le président. »

Convaincre les jeunes en Israël

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Soirée d’ouverture au théâtre Khan de Jérusalem, le 23 février. Les spectateurs devaient montrer leur passeport « vert » pour être admis.

La moitié des 9 millions d’habitants d’Israël a déjà été vaccinée contre la COVID-19. Ces Israéliens bénéficient d’un passeport « vert » leur permettant de reprendre une vie quasi normale. Encore là, grâce à un code QR offert avec un téléphone intelligent, les personnes vaccinées ou déclarées guéries de la COVID-19 peuvent aller au restaurant, dans des bars ou assister à des évènements sportifs. La mesure ne fait pas que des heureux, cependant. Des opposants à la vaccination dénoncent la mesure jugée discriminatoire. De son côté, le gouvernement israélien dit souhaiter que le passeport « vert » encourage les plus jeunes à aller se faire vacciner en plus grand nombre.

Une priorité nationale en Grèce

Pour la Grèce, le passeport vaccinal est une priorité nationale. « Nous n’avons rien d’autre que le vaccin, alors misons dessus pour redémarrer l’économie en berne », répète à qui veut l’entendre le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis. Il faut dire que l’économie de son pays dépend largement du tourisme, durement frappé depuis le début de la pandémie. Avec l’Espagne, la Grèce est l’une des nations qui font le plus pression sur l’Union européenne pour l’adoption d’un passeport vert dans l’espace Schengen. Dans l’intervalle, les autorités grecques ont déjà conclu un accord avec Israël pour accueillir leurs touristes. Des négociations avec le Royaume-Uni sont aussi en cours pour un accord similaire.

« Coronopas » au Danemark

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Une cliente montre le résultat négatif de son test de dépistage à la COVID-19 à l’aide de son téléphone portable, lors de son arrivée dans un salon de coiffure de Køge, ville de l’est du Danemark, le 6 avril.

Les Danois attendent avec impatience l’ouverture des terrasses prévue le 21 avril et celle des musées, théâtres et cinémas à compter du 6 mai. Pour y accéder, ceux qui auront été vaccinés pourront montrer leur « coronopas », en vigueur depuis peu dans ce pays de 5,8 millions d’habitants. Le document est offert par l’entremise d’une application sécurisée ou peut être imprimé. Si le Danemark est l’un des premiers pays d’Europe à déployer une telle mesure, celle-ci ne fait pas l’affaire de tous. Des commerçants se plaignent d’avoir à mettre sur pied des mesures de contrôle, une responsabilité supplémentaire dont ils se seraient passés.

Et le Québec ?

Le 1er avril dernier, le comité d’éthique de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) s’est montré favorable à l’implantation d’un passeport « immunitaire ». « Dans la balance, les bénéfices escomptés en termes de bienfaisance, de liberté et de solidarité sont légèrement plus importants que les inconvénients définis en termes d’équité, de respect de la vie privée et d’efficience dans les domaines du voyage et des activités de loisirs », a conclu le comité. Le ministre de la Santé, Christian Dubé, avait déjà signifié son intérêt pour une telle mesure, une position qui avait fait vivement réagir le co-porte-parole de Québec solidaire Gabriel Nadeau-Dubois. « Je trouve précipitée la certitude, ou en tout cas l’apparence de certitude qu’a le ministre de la Santé que ce serait une bonne chose », a-t-il déclaré à ce sujet.

Un enjeu politique

Pour Marcus Kolga, la question d’un passeport vaccinal est d’abord un enjeu politique plutôt que technologique. Il reconnaît néanmoins qu’il pourrait y avoir de véritables obstacles techniques pour certains. « J’ai participé récemment à une rencontre et les gens ont ri quand je leur ai parlé de l’exemple estonien. Je pense qu’on utilise encore le fax dans le système de santé ! » La clé du succès, estime-t-il, c’est d’avoir un système qui fonctionne pour tous, partout dans le monde. « La confiance est importante. » C’est là, selon lui, le grand intérêt du modèle estonien qui utilise la technologie des chaînes de blocs (blockchains) pour sécuriser les données. « Ça ne demande pas d’infrastructure. On peut mettre tout ça sur pied rapidement. La question n’est donc pas de savoir si nous sommes en mesure de le faire, mais si nous voulons le faire. Ça sera une décision sociale et politique que les gouvernements devront prendre. Mais ils devront se décider rapidement. »