Le contraste entre Montréal et Gatineau est saisissant. Vendredi, à Montréal, les gens s’entassaient dans les parcs pour profiter du beau temps, les rues étaient pleines, les vélos étaient sortis. Et à Gatineau, pas un chat.

Texte : Suzanne Colpron Texte : Suzanne Colpron
La Presse

Photos : Hugo-Sébastien Aubert Photos : Hugo-Sébastien Aubert
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Au cœur de la ville, les rues étaient désertes, malgré ce beau soleil et un mercure de 24 degrés. On se serait cru en avril 2020 plutôt qu’en avril 2021. Le seul signe de vie était le centre de vaccination au Palais des congrès.

Si Gatineau a l’air d’une ville fantôme, c’est bien sûr parce que la montée en flèche des cas de COVID-19 a amené le gouvernement à imposer des mesures de confinement plus sévères, mais c’est aussi parce que cette troisième vague, plus virulente, semble avoir créé un choc dans la population.

Ce sentiment de crainte, Christiane Beauchamp peut le mesurer dans sa sandwicherie Le 138, rue Wellington.

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Christiane Beauchamp, propriétaire du restaurant Le 138

Je peux vous dire que toutes les fois que M. Legault parle à la télé, les ventes baissent. Il réussit à faire peur aux gens. Jeudi, il a parlé. Aujourd’hui, j’ai fait la moitié de mon chiffre d’affaires.

Christiane Beauchamp, propriétaire du restaurant Le 138

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Michel-Jean Langevin, propriétaire de la boutique de fleurs Chez Rose

À quelques pas de là, sur la promenade du Portage, la boutique de fleurs de Michel-Jean Langevin, considérée comme « prioritaire » parce qu’elle contient des produits « vivants », reste ouverte, mais est déserte. « Si j’ai cinq clients dans une journée à la boutique, je suis content », lance le fleuriste de 59 ans, propriétaire de Chez Rose, qui déménage dans un local plus petit. « Mais le téléphone se fait aller. Je reçois beaucoup de commandes. Les gens sont tellement contents quand on leur envoie des fleurs. »

La détresse psychologique est grande dans la population gatinoise, reconfinée pour la troisième fois en un an.

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Les infirmières Nathalie Leblanc et Marie Bourassa pendant leur pause du dîner

Les infirmières Marie Bourassa et Nathalie Leblanc, qui vaccinent au Palais des congrès, le constatent tous les jours. « Les gens arrivent à notre place en larmes. Il y a une détresse psychologique énorme, je peux vous dire. On est supposés évaluer aux cinq minutes, mais il y a des gens qu’on garde plus longtemps parce qu’ils ont besoin de ventiler, ils ont besoin de parler, puis il faut les écouter », laisse tomber Mme Bourassa, dehors, pendant sa pause du midi.

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Les commerces non essentiels de Gatineau sont fermés au moins jusqu’au 18 avril.

Tempête parfaite

Gatineau n’est pas la seule ville visée par des mesures d’urgence – couvre-feu à 20 h, commerces non essentiels fermés, télétravail obligatoire, cours à distance – prolongées jusqu’au 18 avril. Québec et Lévis sont dans la même situation. Mais plusieurs facteurs expliquent peut-être pourquoi on assiste, à Gatineau, à une tempête parfaite.

À la surprise et à l’incompréhension provoquées par le passage d’un environnement quasi insouciant de zone orange, le 22 février, à un climat rouge foncé, le 1er avril, s’ajoutent les ratés du système de santé de la région : capacité hospitalière insuffisante, retards dans les tests de dépistage. Et pour coiffer le tout, la proximité d’Ottawa, où les règles sanitaires sont différentes, ce qui mène à beaucoup de confusion.

On avait réussi à stabiliser la situation après l’augmentation des cas observée en janvier et à faire redescendre la courbe.

La Dre Brigitte Pinard, directrice régionale de santé publique

Mais l’allègement des mesures de confinement, le relâchement d’une partie de la population et la propagation des variants, maintenant plus de 50 % des cas, ont causé une véritable explosion des contaminations.

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Maxime Pedneaud-Jobin, maire de Gatineau

Le système de santé est « fragile », rappelle Maxime Pedneaud-Jobin, maire de cette ville de 288 000 habitants.

« Ce qu’il faut, c’est se rendre à la fin juin avec le moins de souffrance possible, le moins de décès possible et un réseau de la santé qui est non seulement capable de gérer les cas de COVID, mais aussi de gérer les autres situations », a-t-il dit en point de presse, vendredi.

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De nombreuses pancartes à louer sont apparues au centre-ville de Gatineau en 2020.

Vie économique fragilisée

Le président de la Chambre de commerce de Gatineau, Stéphane Bisson, partage ce point de vue. « On a de la difficulté à garder notre personnel infirmier parce qu’il traverse de l’autre côté, du côté d’Ottawa, où il obtient plus d’argent et de meilleures conditions », souligne-t-il.

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Stéphane Bisson, président de la Chambre de commerce de Gatineau

M. Bisson redoute les effets de ce reconfinement sur la vie économique de la ville. « Ce qui est en train de se produire, c’est que les grands commerçants vont se tirer d’affaire et les petits commerces locaux vont disparaître. »

Les nombreuses pancartes à louer apparues au centre-ville lui donnent raison.

L’enfer

Fatima Semlali, propriétaire d’un restaurant marocain sur la promenade du Portage depuis 18 ans, résiste, mais les dernières mesures lui font mal.

« C’est l’enfer », lâche-t-elle. Son service de traiteur fonctionnait bien avant la réouverture des salles à manger des restaurants, autorisée en mars, avant qu’elles soient de nouveau fermées un mois plus tard. « Mais les réservations obligatoires, les tables à deux de la même famille, et le fait qu’on n’avait pas le droit d’accueillir des clients de l’extérieur de la province ne nous ont pas aidés. Ça voulait dire que nos clients de longue date d’Ottawa ne pouvaient pas venir. »

Pendant ce temps, les Gatinois sont allés à Ottawa parce qu’on permettait jusqu’à quatre personnes par table, précise-t-elle.

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Fatima Semlali, propriétaire du restaurant Chez Fatima

On a tout perdu : le take-out, les Gatinois et les Ontariens.

Fatima Semlali, propriétaire du restaurant Chez Fatima

L’absence des Ontariens contribue à expliquer pourquoi le centre-ville est vide. Mais le télétravail obligatoire y est également pour quelque chose. Les tours de bureaux du Vieux-Hull sont largement occupées par des organismes gouvernementaux, dont les fonctionnaires sont à la maison depuis plus d’un an.

Mais si le centre-ville est désert, cela ne signifie pas pour autant que les Gatinois sont tous terrés chez eux. La plage de la marina d’Aylmer était en effet bondée cette fin de semaine, selon le quotidien Le Droit.

Un long tunnel

Anne Jolivette, conseillère en santé et sécurité du travail, travaille à distance comme bien d’autres. Vendredi, elle a profité d’une journée de congé pour obtenir une première dose d’AstraZeneca. Née en 1966, elle a opté pour ce vaccin mal-aimé parce qu’elle ne voulait pas avoir à attendre plus longtemps pour sortir de ce long tunnel.

« Actuellement, je trouve que c’est un peu épeurant, confie-t-elle dans l’immense salle du Palais des congrès transformée en clinique de vaccination. C’est les variants qui m’ont poussée à me faire vacciner. J’aime mieux vivre les inconvénients de ce vaccin que d’avoir la COVID, c’est certain. »

Le durcissement des règles sanitaires lui convient. « Je fais ce que je dois faire, je ne veux pas avoir ce virus-là. Je pense que le gouvernement fait pour le mieux. Malheureusement, il y a des gens qui ne font pas ce qu’ils ont à faire. »

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Claude-Richard Labelle s’est fait vacciner « pour pouvoir recommencer à voyager un jour ».

Claude-Richard Labelle, 72 ans, s’est aussi fait vacciner, même si le coronavirus ne lui fait pas vraiment peur, contrairement à la majorité de ses concitoyens.

« Je l’ai fait pour pouvoir recommencer à voyager un jour, dit-il, assis sur son scooter électrique à trois roues, au parc Jacques-Cartier. Je ne l’aurais pas fait, sinon. Pour moi, la COVID, c’est comme une grippe, point à la ligne. »

Pas de barrages routiers entre Gatineau et Ottawa

PHOTO BRENT LEWIN, ARCIHVES BLOOMBERG

Le pont Alexandra relie la promenade Sussex à Ottawa au boulevard des Allumettières à Gatineau.

Il semble que la troisième vague n’entraînera pas l’érection de barrages routiers sur les ponts interprovinciaux reliant Gatineau et Ottawa, contrairement à ce que l’on avait vu au printemps dernier.

« À ce moment-ci, il n’y a pas de barrages prévus », a écrit dans un courriel à La Presse Amélie Paquet, attachée de presse de la ministre de la Sécurité publique du Québec, Geneviève Guilbault.

Le son de cloche est le même en Ontario – bien qu’un peu plus clair.

« Beaucoup d’Ontariens sont dans une situation qui les oblige à se déplacer entre les deux provinces sur une base régulière, dont les travailleurs de la santé et de première ligne », a noté Lynne Yelich, porte-parole au bureau du premier ministre Doug Ford.

« La fermeture des frontières interprovinciales aurait donc de graves répercussions », a-t-elle enchaîné.

Les deux villes séparées par la rivière des Outaouais sont aux prises avec une flambée de cas de COVID-19. Dans la seule journée de dimanche, 370 nouveaux cas ont été déclarés à Ottawa, contre 59 pour la région de l’Outaouais (325 et 125, respectivement, samedi).

Un jour avant d’annoncer le retour du couvre-feu à Gatineau, François Legault affirmait que son gouvernement était en discussion avec celui de Doug Ford afin d’« harmoniser les mesures entre Ottawa et Gatineau ».

À ce moment, dans la capitale fédérale, les commerces non essentiels étaient ouverts. Le gouvernement ontarien s’est finalement résigné à décréter un reconfinement, dans l’espoir de contrer la prolifération des variants sur son territoire.

L’an dernier, pendant environ un mois et demi, soit entre le mois d’avril et la mi-mai, les automobilistes qui roulaient sur les ponts enjambant la rivière des Outaouais devaient franchir des barrages policiers.

La mesure implantée par le gouvernement Legault était loin de faire l’unanimité.

Le maire d’Ottawa, Jim Watson, avait exprimé son insatisfaction, alors que son vis-à-vis gatinois, Maxime Pedneaud-Jobin, était plutôt en faveur de l’instauration de mesures pour limiter les déplacements.

Mélanie Marquis, La Presse