Après l’appel du groupe médical COVID-STOP, ce sont maintenant une quinzaine d’experts en santé publique qui demandent à Québec de resserrer les mesures sanitaires dans la province, qui fait face aux variants de la troisième vague.

Léa Carrier Léa Carrier
La Presse

« Tout retard dans le déploiement d’une telle stratégie pourrait entraîner des délais dans notre sortie de crise sanitaire, en plus d’induire des conséquences prévisibles en termes de morbidité et de mortalité évitables », tonnent quinze médecins en santé publique dans une lettre transmise à La Presse.

La médecin spécialiste en santé publique Dre Frédérique Brouillard, l’une des signataires de la lettre, appelle le gouvernement à enclencher une stratégie de « suppression » du virus, qui passe notamment par la restriction des contacts sociaux, l’isolement rapide des cas et le traçage de leurs contacts. Elle explique que depuis l’arrivée du vaccin, le gouvernement du Québec opte plutôt pour une stratégie « mitigation », qui consiste à maintenir sous contrôle la diffusion du virus.

« La vaccination est une solution à moyen terme. Il faut se donner une marge de temps pour atteindre la couverture vaccinable suffisante, sinon on risque plus de cas, d’hospitalisations et, malheureusement, de décès », explique l’experte.

LETTRE FOURNIE À LA PRESSE

LETTRE FOURNIE À LA PRESSE

D’entrée de jeu, les experts reconnaissent que la province fait face à une troisième vague « bien différente » des deux premières. Les autorités sanitaires connaissaient mieux le virus et ses variants, et des vaccins sont présentement offerts à la population. Pourtant, la situation épidémiologique actuelle est loin de les rassurer.

Les experts craignent une hausse des cas en raison des couvertures vaccinales incomplètes chez les personnes de moins de 70 ans. « La sévérité de ces cas entraînera des hospitalisations prolongées aux soins intensifs et des décès évitables surviendront, notamment chez des personnes relativement jeunes », écrivent les médecins.

Comme l’expliquait plus tôt cette semaine dans La Presse le DFrançois Marquis, chef des soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, à maladie égale, une personne jeune « encaisse toujours plus qu’une personne âgée ». Elle est donc malade plus longtemps, et il faut déployer davantage de ressources pour la soigner.

Les signataires de la lettre font le même constat. « Si on n’accepte pas de sacrifier certaines activités, ce sont les soins de santé dans les hôpitaux qu’on risque de sacrifier », affirme le médecin en santé publique Dr Cong Dung Tran.

À plus long terme, cette pression sur le réseau additionnée à la pénurie de personnel risque d’affecter la campagne de vaccination, craint aussi la Dre Frédérique Brouillard. « Si on avait une troisième vague très importante, avec beaucoup d’hospitalisations, est-ce que le rapatriement des ressources humaines vers les hôpitaux pourrait mettre un frein à la campagne de vaccination ? », s’interroge-t-elle.

Des mesures « réactives »

Mercredi dernier, le premier ministre François Legault a annoncé des mesures sanitaires draconiennes à Québec, à Lévis et à Gatineau, des villes à la situation épidémiologique « explosive », dont le retour du couvre-feu à 20 h et la fermeture des écoles jusqu’au 12 avril. Les commerces essentiels devront également également fermer leurs portes.

Pour les experts en santé publique, c’est trop peu, trop tard. Ces mesures « réactives » sont insuffisantes pour prévenir une part « non négligeable » de décès associés aux variants plus transmissibles et plus pathogènes.

L’approche de mitigation ouvre la voie à une plus grande circulation du virus pour réagir en aval afin de tenter de contenir une situation qui dégénère. Les assouplissements aux mesures sanitaires décrétés récemment par les autorités s’inscrivent dans cette inquiétante stratégie de mitigation.

Extrait de la lettre

Trouver l’équilibre

La publication de cette lettre survient quelques heures après la recommandation du collectif COVID-STOP d’une mise sur pause du Grand Montréal pour trois à quatre semaines. Les spécialistes avaient alors invité le gouvernement à réinstaurer les mesures de confinement, y compris la fermeture des écoles.

Le Dr Cong Dung Tran et les quatorze autres signataires de la lettre ne souhaitent pas se rendre jusque là. Selon eux, la place des enfants est sur les bancs d’école. « Il faut intervenir, tout en tenant compte des effets collatéraux des mesures. L’apprentissage des enfants en fait partie », juge le Dr Dung Tran, qui ne rejette toutefois pas l’idée de fermer les écoles si la situation devenait incontrôlable.