Si Québec n’exclut pas d’ajouter des mesures sanitaires en Outaouais ou dans d’autres régions « préoccupantes », des experts et des épidémiologistes appellent le gouvernement à réagir plus rapidement, sans attendre le long congé pascal, qui pourrait générer des rassemblements. Pour plusieurs, la prudence devrait être de mise.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

« Pour le moment, je ne pense pas qu’on peut attendre avant d’imposer des mesures un peu plus strictes, parce qu’on est vraiment à un tournant de la pandémie. Et on a peut-être la possibilité de la dépasser », a expliqué l’épidémiologiste Nimâ Machouf, en entrevue avec La Presse.

À ses yeux, le fait que les variants en circulation aient un « avantage sélectif » devrait suffire à convaincre les autorités de restreindre les mesures. « Quand je regarde en Abitibi, où ils ont officiellement une centaine de cas du variant sud-africain – contre lequel certains vaccins sont moins efficaces –, je me dis que si on le laisse rentrer comme la souche britannique, on va saboter la campagne de vaccination », avance-t-elle.

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Nimâ Machouf, épidémiologiste

« On ne va pas dans la bonne direction, insiste Mme Machouf. Ce n’est pas le temps de même relâcher un peu. Soyons plus sévères pour écraser la courbe, puis dans un mois, les gens pourront se voir plus souvent à l’extérieur. Ce sera aussi moins problématique dans les écoles avec le beau temps. Il faut être logique dans ce qu’on permet et dans ce qu’on interdit pour avoir l’adhésion des gens. »

Les régions considérées comme « préoccupantes » à l’heure actuelle sont l’Outaouais, la Capitale-Nationale, la Beauce, le Lac-Saint-Jean (Roberval) et Rivière-du-Loup–Kamouraska. « Ces régions sont sous haute surveillance, […] il ne faut rien exclure », a lancé mardi le premier ministre Legault.

Selon la Dre Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières, les deux premières vagues de la pandémie ont démontré que « l’anticipation fonctionne mieux que la réaction » et que les approches du type wait and see se sont avérées « plus coûteuses ».

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La Dre Joanne Liu, ex-présidente de Médecins sans frontières

Ça nous donne un phénomène de montagnes russes ou un effet yoyo. Sur la durée, la dynamique du yoyo, c’est difficile mentalement, physiquement, économiquement, socialement.

La Dre Joanne Liu

Elle estime que « le facteur humain » fait une différence dans l’évolution d’une pandémie. « Les gens qui adhèrent [aux mesures], c’est l’arme redoutable de la réponse », assure-t-elle. Pour consolider l’adhésion, il faut renforcer les comportements positifs et déterminer « d’autres types de récompenses ». « Les récompenses, ce n’est pas du déconfinement », illustre-t-elle. « Les gens sont prêts à faire des sacrifices quand ils comprennent pourquoi ils les font », ajoute la Dre Liu.

Le milieu de la santé inquiet

Le Collège des médecins a refait part de ses craintes quant à la « poursuite de l’allègement » sanitaire mardi, écorchant au passage le DHoracio Arruda qui affirmait en entrevue à La Presse lundi qu’il « ne faut pas paniquer » devant la montée des cas. Sur Twitter, le Collège a écrit qu’il « ne faut pas confondre la “panique” avec l’avis des experts basés sur la science ». Bien des travailleurs du réseau de la santé sont par ailleurs « inquiets » en ce moment des mesures de relâchement annoncées par le gouvernement Legault. Le DAlexis Turgeon, chercheur et médecin spécialiste en soins intensifs au CHU de Québec-Université Laval, peut en témoigner.

On voit une recrudescence des cas dans les milieux hospitaliers et ça inquiète les travailleurs, surtout dans le contexte où la main-d’œuvre est précaire.

Le DAlexis Turgeon

« En ce moment, on a plusieurs unités où les gens font du temps supplémentaire. Le relâchement des mesures de précaution, ça reste préoccupant dans ce contexte-là, parce qu’il faut maintenir un certain équilibre », précise aussi le médecin.

« Je ne connais personne qui travaille à l’hôpital et qui soigne des patients COVID qui, en voyant la deuxième vague se résorber, a même pensé que c’était terminé. La question était plus : combien de temps sera l’accalmie et jusqu’à quel point elle en sera une ? Ça demeure ici le même enjeu : quand on atteindra un plateau, et restera-t-il suffisamment bas ? », conclut le DTurgeon.

Mardi, le DArruda s’est fait clair : « Ce qui se passe actuellement, c’est attendu », a-t-il lancé. « Là on est [concentré] sur la maladie COVID-19, puis on a des préoccupations. Il ne faut pas oublier les impacts sur l’éducation, sur la réussite scolaire, sur la santé mentale, sur certains suicides qui pourraient arriver. Et quand on est en santé publique, on n’est pas seulement des gens de maladies infectieuses, on est des gens qui regardent tous les déterminants de la santé. Et ça, je pense que c’est important », a-t-il martelé.