(Québec) Au moment où la troisième vague de la pandémie commence, le déploiement des tests rapides de dépistage se fait toujours attendre. Une infime fraction des 4,56 millions de tests envoyés par Ottawa a été utilisée. Des régions n’en font pas du tout usage et le déploiement en entreprise tarde, a pu constater La Presse.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Quelque 60 000 tests rapides, soit environ 1,3 % des stocks, ont été pour l’heure utilisés, a confirmé le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Pas moins de 1,68 million ont par contre été distribués à travers le réseau. Leur utilisation demeure à la « discrétion des établissements » selon leur capacité de laboratoire.

Or, la grande majorité de ces tests dort maintenant dans des entrepôts aux quatre coins du Québec. Même dans certains points chauds de la province, leur usage demeure limité, voire inexistant. Par exemple, le CISSS du Laval et le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal n’en utilisent pas pour l’instant. Au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, on précise que les tests rapides ne seront déployés qu’à la mi-avril.

Au CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, on a confirmé qu’aucun des 44 000 tests envoyés par le MSSS n’a encore servi à ce jour. On nous a donné la même réponse au CISSS de la Baie-James, où pas un seul des 25 600 tests n’a été utilisé.

Québec a pourtant autorisé le déploiement plus massif des tests rapides, qui permettent d’avoir un résultat en 15 minutes ou moins, il y a six semaines, soit en février. Les entreprises ont été invitées à se doter d’une réserve en prévision d’éclosions. On a aussi mis ces tests disponibles pour les travailleurs de la santé.

La professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal Roxane Borgès Da Silva s’explique mal pourquoi la province fait encore un usage aussi restreint des tests rapides, alors que des millions de tests sont encore inutilisés, d’autant plus que les dates de péremption pour les tests ID NOW sont d’avril à août.

« En France, ils les ont carrément mis en vente dans les épiceries. […] Vraiment, je ne comprends pas la stratégie du gouvernement à ne pas vouloir les déployer », illustre-t-elle. Pour la professeure, il faut voir ces tests comme un « outil à ajouter » à notre coffre pour « réduire la propagation des variants » de façon urgente. Les milieux de travail et les écoles en éclosion devraient être mis en priorité, croit-elle.

En milieu scolaire, les résultats préliminaires des projets-pilotes menés dans deux écoles de Montréal démontrent l’utilité des tests rapides chez les personnes symptomatiques et leurs contacts, mais ils montrent aussi que ces tests ont un rendement faible lorsqu’ils sont utilisés de façon aléatoire.

Des réticences persistent

Bien qu’ils soient utilisés ailleurs au pays, les autorités québécoises étaient peu favorables à l’usage des tests rapides de dépistage, soulevant des questions sur leur fiabilité. Un comité d’experts mandaté par le gouvernement a finalement tranché à la mi-janvier que ces tests « peuvent avoir une place de choix » dans la lutte contre la pandémie, à condition d’être utilisés de façon « prudente et intelligente ».

« Ce qui a été long à faire, mais c’est réglé depuis le début janvier, c’était de [déterminer] dans quelles circonstances on pouvait les utiliser de façon appropriée sans créer un problème », soulignait le 11 février le ministre Christian Dubé, qui voulait alors utiliser les tests rapides de façon plus massive.

Il indiquait alors que les tests n’étaient « plus dans les entrepôts », mais étaient « rendus dans [les] établissements, prêts à intervenir aux endroits où on en a besoin ». M. Dubé soulignait aussi avoir demandé qu’on publie le nombre de tests rapides réalisés dans le bilan quotidien des prélèvements. C’est toujours l’intention du ministre, mais « des travaux sont en cours », a précisé son cabinet.

On assure par ailleurs que devant la menace des variants, « l’utilisation des tests conventionnels (PCR) est plus indiquée que jamais », puisqu’il n’est pas possible de cribler le résultat d’un test rapide pour déterminer s’il s’agit d’un variant. « Un test rapide reconnaît le cas positif et permet un premier tri en cas d’éclosion », indique-t-on.

Il y a donc avantage à utiliser le test conventionnel : plus précis et adapté pour capter les souches de variants présents en sol québécois.

Le cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé

On rappelle que « la capacité de dépistage et d’analyse en laboratoire est excessivement performante, contrairement à d’autres provinces. À cet effet, 90 % des résultats de tests sont donnés en moins de 24 heures », selon le cabinet.

Au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, on confirme que des 43 688 tests reçus, un total de 7211 a servi, dont 2875 ont été envoyés aux entreprises. Dans les Laurentides, où on a 80 764 tests en réserve, on n’amorcera l’usage que ce lundi dans une clinique de dépistage.

Pas moins de 110 200 tests ont été acheminés au CIUSSS de la Capitale-Nationale, qui en a utilisé 11 700 seulement jusqu’à présent. On précise néanmoins que le déploiement de tests en entreprise « est imminent » et que le dépistage des travailleurs de la santé avec des tests antigéniques s’est amorcé la semaine dernière.

« On a eu de très bons résultats »

Dans la dizaine d’établissements qui ont donné leur bilan à La Presse, c’est dans Chaudière-Appalaches que l’on a le plus recours aux tests rapides. Le CISSS en a utilisé 14 496 sur un envoi de 69 809 unités (21 %). Dès novembre, l’établissement a mis de l’avant un projet-pilote pour évaluer la fiabilité du test ID NOW.

« On a été parmi les premières régions à les utiliser », souligne la directrice de santé publique, la Dre Liliana Romero.

On a eu de très bons résultats. […] Entre un test PCR [le test traditionnel] et un test ID NOW, la sensibilité, la spécificité et l’efficacité sont les mêmes.

La Dre Liliana Romero, directrice de santé publique de Chaudière-Appalaches

Il y a trois sortes de tests rapides. L’ID NOW, le Panbio et le BD Veritor. Ces deux derniers détectent les antigènes, soit les protéines de surface du virus responsable de la COVID-19, et sont jugés moins efficaces.

Dans Chaudière-Appalaches, on offre le test ID NOW dans les centres de dépistage pour la clientèle symptomatique. « Par exemple, quand une personne se fait dépister avec ID NOW, dans un maximum de trois heures, mon enquêteur de santé publique va recevoir le résultat. C’est un intervalle très court », illustre la Dre Romero.

Deux nouveaux projets-pilotes sont en cours dans la région pour évaluer l’utilisation des tests Panbio et BD Veritor dans les centres de vaccination, les résidences privées pour personnes âgées et les entreprises. La Dre Romero estime que les tests rapides de dépistage sont « un outil complémentaire qu’il faut utiliser avec un encadrement important afin de bien en tirer profit ».

Dépister les travailleurs de la santé

Au MSSS, on assure que « l’objectif de la Santé publique est d’utiliser le bon test, au bon moment, pour la bonne personne ». Conformément à l’avis d’experts, le MSSS dit privilégier les tests rapides dans un contexte d’éclosion, les « tests antigéniques ayant leurs limites », écrit-on dans un courriel.

Selon les informations colligées par La Presse, les établissements qui utilisent les tests rapides le font surtout pour dépister leurs travailleurs de la santé et les mettent à l’essai dans des cliniques de dépistage précises. Des tests rapides ont aussi été envoyés dans des communautés autochtones, précise le MSSS.

À CISSS de Laval, on explique qu’on utilise plutôt le test salivaire pour le personnel de la santé. Au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, on assure avoir « une bonne capacité » de dépistage traditionnel, avec une divulgation des résultats en moins de 24 heures, et n’avoir donc « pas eu besoin des tests rapides » envoyés par le Ministère.

Dans les écoles

Un projet-pilote est en cours depuis janvier pour évaluer l’efficacité de l’usage des tests rapides de dépistage dans deux écoles de Montréal. L’étude est dirigée par la Dre Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste-infectiologue au CHU Sainte-Justine. Les résultats préliminaires sont mitigés. « Les tests rapides sont utiles si les élèves et professeurs sont symptomatiques ou un contact connu », explique la Dre Quach. « Mais les ressources et temps nécessaires pour tester les asymptomatiques, soit de façon aléatoire ou pour tous, requièrent un temps fou pour un rendement très faible », ajoute-t-elle. Elle précise qu’aucun malade de plus n’a été détecté par l’entremise des tests rapides aléatoires. Le comité d’experts du gouvernement du Québec ne mettrait d’ailleurs pas en priorité le « recours aux tests rapides » dans les écoles.

Dans les entreprises

En date du 18 mars, 129 entreprises à travers la province ont demandé à obtenir des trousses de tests rapides après l’appel lancé par le gouvernement Legault. Québec offre aux entreprises de se doter de trousses de tests par mesure préventive afin de les utiliser rapidement en cas d’éclosion. Ces tests sont puisés à même les stocks des établissements, et donc le MSSS ne connaît pas le nombre de tests remis aux entreprises. Certains établissements ont confirmé à La Presse avoir réservé des tests – notamment les tests Panbio et BD Veritor – pour les entreprises, mais le déploiement n’est pas amorcé dans la plupart des cas. À Laval, environ 2000 tests ont été remis à des entreprises, c’est aussi le cas dans les Laurentides. Dans la Capitale-Nationale, une seule demande a été reçue. Dans le nord de l’île de Montréal, on n’a reçu encore aucune demande d’entreprise. En Mauricie, on acheminera 4000 tests en entreprise « dans quelques jours ». En Estrie, on évalue toujours les demandes obtenues.