L’île du Giglio, en Toscane, est mystérieusement immunisée contre la COVID-19. Les voyageurs infectés ne contaminent personne, peut-être en raison d’une épidémie préalable de pneumonies atypiques causées par un autre coronavirus. Entrevue avec l’auteure milanaise d’une étude sur le Giglio et la COVID-19.

Publié le 27 mars 2021
Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

L’île du Giglio est située en face de la Toscane. Elle a été rendue tristement célèbre par le naufrage du navire de croisière Costa Concordia en 2012, à cause d’une imprudence de son capitaine.

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Paola Muti, épidémiologiste de l’Université de Milan, dans l’île du Giglio

En février dernier, la chercheuse Paola Muti s’y est rendue pour régler des questions de succession à la suite de la mort de sa mère. Au même moment, l’Italie sombrait dans la crise de la COVID-19. « Je voyais le nombre de cas exploser partout dans le pays, mais rien sur le Giglio », explique l’épidémiologiste de l’Université de Milan.

« Un Bolognais était arrivé peu après moi pour de petites vacances, avec des symptômes de la COVID-19. Il avait vu plein de monde, personne ne portait de masque, et quand il est retourné chez lui, il est mort de la COVID-19. Mais personne sur le Giglio n’a été infecté. Comme j’étais coincée dans l’île à cause des règles sanitaires interdisant les déplacements entre régions, j’ai fait mon enquête », raconte-t-elle.

Elle note qu’en mars, un Allemand s’est rendu dans l’île pour s’occuper de sa maison. « Il a vu plein de monde, toujours sans masque, et est tombé malade de la COVID-19. Mais toujours rien parmi les 800 insulaires », ajoute Paola Muti.

En raison de sa réputation d’être COVID-free, des dizaines de milliers de personnes ont passé leurs vacances dans l’île l’été dernier. « Et pourtant, il n’y a eu aucune éclosion sur le Giglio avant décembre, et ç’a été très circonscrit, à peine une demi-douzaine de cas en décembre et autant en janvier, et aucun mort. C’est très différent du portrait épidémiologique du reste de l’Europe. »

Un autre coronavirus ?

Sous l’impulsion de Mme Muti, 85 % des résidants permanents de l’île ont subi, début mai, un test sérologique mesurant s’ils avaient des anticorps contre le SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19.

Il y a eu un seul résultat positif, et il n’avait jamais eu de symptômes respiratoires en 2020. C’est comme si quelque chose au Giglio protégeait de l’infection. Pourtant, l’île est très sujette aux épidémies. Autrefois, le choléra s’y répandait très rapidement, et quand un enfant a la varicelle, presque tous les autres l’attrapent.

Paola Muti, épidémiologiste de l’Université de Milan

La vaccination contre la varicelle est beaucoup moins populaire en Italie, qui le propose aux bébés seulement depuis 2015, contre 2001 pour le Québec.

Le médecin avec lequel Mme Muti a collaboré pour son étude, publiée en janvier dans le Computational and Structural Biotechnology Journal, lui a parlé de cas sporadiques d’une mystérieuse pneumonie depuis quelques années. « Il se peut que ce soit un coronavirus cousin du SARS-CoV-2, qui offre une protection. »

L’autre possibilité est que l’air salin et le vent diminuent la transmission du SARS-CoV-2. « Il y a moins de cas de COVID-19 en Sardaigne et très peu dans les îles autour de la Sardaigne, et aussi très peu dans l’île d’Elbe, dit Mme Muti. Une troisième possibilité est qu’une particularité génétique des Gigliesi [les habitants du Giglio] les protège, par un mécanisme inconnu. Il y a beaucoup de mariages entre Gigliesi. C’est une question que j’aimerais étudier si j’obtiens du financement. »

Il est aussi possible que la protection contre le SARS-CoV-2 soit liée à d’autres molécules du système immunitaire que les anticorps, notamment les lymphocytes T.

Alors que les anticorps ciblent les pathogènes comme le SARS-CoV-2, certains lymphocytes T ciblent les cellules infectées. Ils sont appelés T parce qu’ils se forment dans le thymus, organe situé dans le haut de la poitrine.

Il existe aussi des « lymphocytes T auxiliaires », aussi appelés TCD4, qui organisent l’activité des anticorps, mais ont aussi une activité antivirale. « Le Giglio serait vraiment l’endroit idéal pour étudier les autres composantes de la réponse immunitaire », dit Mme Muti.

La COVID-19 en Italie en chiffres

3,2 millions

Nombre de cas de COVID-19 en Italie depuis janvier 2020

101 000

Nombre de décès dus à la COVID-19 en Italie depuis janvier 2020

60 millions

Nombre d’habitants de l’Italie

Source : ministère de la Santé de l’Italie