« Je suis découragée », laisse tomber Graziella Battista au bout du fil.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

« Au maximum. »

La restauratrice et chef du Vieux-Montréal avait commencé à croire à une réouverture prochaine des restaurants montréalais. Elle avait même commencé à réfléchir à son nouveau menu. À l’avenir.

Des commentaires de clients qui viennent encore la voir pour ses plats à emporter lui avaient donné espoir. Tout comme les statistiques encourageantes tant sur la baisse de la contagion que sur l’efficacité de la campagne de vaccination.

Mais mercredi, l’enthousiasme est retombé à plat.

Le gouvernement fait passer une partie du Québec en zone orange après la relâche ; il rouvre donc les gymnases, les restos et accroît la liberté sportive, certes. Mais pas à Montréal. Pas dans la très grande région métropolitaine. Pas en Montérégie, pas dans les Laurentides.

Pour presque les deux tiers des Québécois, c’est le statu quo.

Donc, ces entreprises qui occupent normalement une place centrale dans nos vies urbaines, mais semblent devenues les grandes oubliées de cette crise, les restaurants, devront conserver la clé sous la porte.

« Est-ce qu’ils vont nous garder fermés encore longtemps ? », demande Mme Battista, qui comptabilise actuellement le dixième de son chiffre d’affaires normal. « Et, si oui, à quand une véritable aide financière rapide ? Ou est-ce qu’ils vont nous annoncer à la fin de la relâche qu’ils nous rouvrent, à une semaine d’avis ? »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Graziella Battista

Dans tous les cas, elle ne trouve pas l’attitude de Québec respectueuse envers son secteur, envers ces restaurants qui contribuent tant à la richesse culturelle de Montréal et à sa vitalité économique.

En fait, aucun des restaurateurs à qui j’ai parlé mercredi, après l’annonce gouvernementale du passage en zone orange de l’ensemble du Québec sauf la grande région métropolitaine, n’a grand-chose de bien enthousiaste à dire aux décideurs qui tranchent à leur sujet.

Certains se demandent si le gouvernement évalue suffisamment bien la situation. Si les réouvertures permises sont réellement permanentes.

« Je n’ai pas envie de rouvrir sans la certitude absolue qu’on ne va pas devoir refermer par la suite », dit Marc-Olivier Frappier, copropriétaire de Vin Mon Lapin, dans la Petite Italie. « Sont-ils sûrs de leur shot ? »

D’autres se demandent si on a pensé à la complexité de ces réouvertures, sur le plan des embauches notamment.

« Un an plus tard, j’ai l’impression que personne au gouvernement provincial ne se préoccupe des restaurants ou ne réfléchit à leur avenir de façon cohérente », estime Dyan Solomon, copropriétaire de Foxy, d’Olive et Gourmando et d’Un po di Più, dans le Vieux-Montréal et Griffintown. Ses employés, dit-elle, n’ont pas envie de laisser tomber leur assurance-emploi pour devoir s’y remettre dans peu de temps, parce que la pandémie sera revenue en force, de nouveau.

« Je veux rouvrir, mais pour rester ouverte », dit-elle.

Martin Picard dit qu’il fait confiance au gouvernement et à la Santé publique, parce que, justement, il vaut peut-être mieux avoir vacciné une plus grande partie de la population avant de rouvrir les restaurants. Mais il s’inquiète quand même du poids que ça met sur les épaules des restaurateurs. Encore des semaines sans pouvoir fonctionner normalement. « J’espère juste que ce dernier mois ne sera pas catastrophique pour les restaurateurs et toutes les personnes touchées. »

Je pense aussi, ajoute-t-il, aux conséquences du confinement, à l’isolement qu’il apporte, aux détresses psychologiques et physiques. Tout ça reste très délicat, très fragile.

Martin Picard

À écouter ces entrepreneurs, on comprend qu’il faut trouver le juste équilibre entre la hâte que tous ressentent de repartir en affaires comme avant – enthousiasme partagé par une partie non négligeable de la population ! — et la nécessité d’être vraiment sûrs qu’il ne sera pas nécessaire de remettre la clé sous la porte, tout en tenant compte du temps de préparation dont les restaurateurs ont besoin pour remettre leurs entreprises sur les rails.

David McMillan, copropriétaire de Joe Beef, de Liverpool House et de Vin Papillon, dans la Petite-Bourgogne, ne compte pas ouvrir à la date que le gouvernement décidera.

Il va ouvrir, dit-il, quand il se sentira en sécurité et qu’il aura la certitude que ses clients et ses employés seront à l’abri de tout danger médical. « Et je veux aussi qu’on se sente normaux », ajoute-t-il.

Que l’expérience soit relax. Que les gens n’aient pas peur.

Et qu’est-ce que ça prend pour ça ?

Des vaccins.

« Je n’ouvrirai pas tant que la moitié de mes équipes ne seront pas vaccinées », lance-t-il.

Peu importe la couleur de la région, c’est ça qui compte pour le restaurateur.

Si le gouvernement veut vraiment redémarrer l’économie, que tout le monde soit vacciné. Ça ne serait pas normal que les gens qui préparent notre nourriture soient vaccinés ?

David McMillan

Et qu’on aide tout ce secteur à revenir au boulot. Qu’on les écoute. Qu’on se préoccupe enfin d’eux. Qu’on s’organise pour que la réouverture soit permanente et confortablement préparée pour tout le monde, après tous ces mois de sacrifices, de revenus perdus, de vies mises et remises sens dessus dessous.

Selon Graziella Battista, il faut un minimum de trois semaines de préparation pour redémarrer un restaurant après tant de temps à l’arrêt.

Pour retrouver le personnel, pour s’assurer auprès des fournisseurs d’avoir de nouveau les produits au menu. Pour roder de nouveau la machine.

« J’ai hâte de voir si ça va être comme quand on refait du vélo, ajoute Marc-Olivier Frappier. J’ai comme une crainte. Sait-on encore faire ça aussi bien ? »

« Ça va prendre du temps redonner confiance aux travailleurs », ajoute Dyan Solomon.

Ils ne voudront pas risquer d’être remis au chômage.

Le gouvernement doit immédiatement commencer à penser à tout ça.

Et à la façon dont il va aider ce secteur crucial à la relance économique de Montréal — pour attirer tant les touristes que les entreprises — avant que tous ces mois de fermeture aient tout gâché jusqu’au point de non-retour, bref avant qu’il ne soit trop tard.