En vaccinologie, il y aura l’avant-COVID-19 et l’après-COVID-19. Des technologies qui étaient en préparation depuis des années ont permis de concevoir en moins d’un an un vaccin pour combattre la pandémie. Entretien avec Rino Rappuoli, spécialiste italien des vaccins et chercheur de la multinationale GSK, qui a expliqué la révolution de la « biologie synthétique » en janvier, dans la revue PNAS.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Qu’est-ce qui a changé en vaccinologie avec la COVID-19 ?

On a connu une accélération de 5, 10 ans. Ça a accéléré la maturation de technologies qui étaient prêtes sur le plan scientifique, mais qui n’avaient pas surmonté les obstacles d’approbation par les autorités sanitaires, parce que le système de développement de vaccins fonctionnait bien avant la pandémie. On sait depuis une demi-douzaine d’années que ces technologies peuvent fonctionner ; mon équipe, notamment, l’avait montré en 2013 avec un vaccin contre l’Ebola. Mais la crise de l’Ebola a été trop courte pour que ces vaccins soient utilisés. Avec la biologie synthétique, on peut produire un vaccin en une semaine.

Qu’est-ce que la biologie synthétique ?

Normalement, on cultive le virus contre lequel on veut vacciner, puis on le rend inactif ou on l’affaiblit. Ça prend des mois et des mois seulement pour cultiver les virus inactivés ou affaiblis. Avec la biologie synthétique, on identifie une portion génétique du virus qui peut être reconnue par le système immunitaire, et on trouve une manière de l’exposer aux patients. Ça peut être par ARN messager, comme dans le cas des vaccins de Moderna et de Pfizer-BioNTech, ou par un vecteur viral inoffensif, comme dans le cas de celui d’AstraZeneca.

La température de conservation très basse des premiers vaccins contre la COVID-19 pose problème. Peut-on faire mieux ?

Jusqu’en janvier 2020, il n’y avait pas d’usine pour la production de masse de vaccins à ARN messager. On envisageait la technologie pour des vaccins anticancer, à petite échelle. Il est certain que d’ici sept à dix ans, on va faire d’immenses progrès dans la fabrication de vaccins à ARN.

PHOTO FOURNIE PAR RINO RAPPUOLI

Rino Rappuoli, spécialiste italien des vaccins et chercheur de la multinationale GSK

On pourrait donc produire les vaccins à ARN un peu partout sur la planète ?

Oui, c’est théoriquement possible pour des centaines de laboratoires de biologie. Il suffit d’avoir la recette de fabrication. Mais je ne suis pas sûr que Moderna et Pfizer ont envie de révéler cette recette. Un vaccin complètement synthétique comme un vaccin à ARN est la meilleure avenue pour faire face à d’autres pandémies, parce qu’on peut les produire très, très rapidement et délocaliser la production très facilement. Un robot pourrait fabriquer un vaccin à ARN messager par lui-même.

Les retards de production des premiers vaccins autorisés sont-ils dus à des problèmes de production ou à des considérations commerciales ?

Je ne voudrais pas minimiser les défis de la production de masse d’un vaccin avec une nouvelle technologie. Ça n’avait jamais été fait. Et dans le cas des vaccins à ARN messager, on a la nécessité de conserver le vaccin, et donc probablement les réactifs, à température extrêmement basse. Ça ne se fait tout simplement pas à l’échelle industrielle, à si grande échelle, en ce moment, tous secteurs confondus.

Quel sera le prochain changement de paradigme de la vaccinologie ?

Il faut résoudre les problèmes de production des vaccins à ARN messager et à vecteur viral, trouver des adjuvants qui amélioreront leur efficacité. C’est particulièrement important pour les vaccins à vecteur viral, parce que le système immunitaire du patient peut reconnaître le vecteur viral utilisé. En ce moment, on utilise un adénovirus responsable de rhumes, mais une souche peu commune de cet adénovirus, ou alors des adénovirus animaux. Il y a une possibilité que le système immunitaire du patient reconnaisse un adénovirus humain rare et, de toute façon, à la deuxième dose, le vecteur a plus de chances d’être reconnu et bloqué par le système immunitaire, ce qui empêche la dose de rappel d’être administrée. Il faudra aussi continuer les travaux sur les vaccins contre des maladies chroniques comme l’hépatite B et le VIH, et contre le cancer, et aussi penser à des vaccins contre les bactéries résistantes aux antibiotiques. Mais on est ici loin de la pandémie.