L’idée d’un passeport vaccinal numérique, évoquée jeudi par le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a fait réagir. On ignore comment Québec compterait l’utiliser. Le concept soulève de nombreuses questions, sur les plans tant sanitaire qu’éthique.

Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

« Le vaccin ne garantit pas que vous ne serez pas infectés », rappelle Benoît Mâsse, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, qui met en garde les personnes vaccinées contre la tentation d’y voir un « bouclier » protecteur. Il cite l’exemple du CHSLD Lionel-Émond, frappé par une éclosion, alors que les résidants avaient été vaccinés. Ils n’auraient présenté que peu ou pas de symptômes.

Le ministre n’a pas précisé dans quel contexte l’outil pourrait servir. « Le ministre Christian Dubé a indiqué être en discussion au sujet d’un passeport vaccinal numérique, a répondu dans un message texte vendredi l’attachée du ministre, Marjaurie Côté-Boileau. C’est une innovation intéressante que nous devons explorer. »

Elle ne s’est pas avancée sur les lieux où ce passeport pourrait être utilisé, précisant que, pour l’instant, « les lieux publics [étaient] accessibles en fonction du code de couleur régional et en fonction des règles sanitaires, de la capacité d’accueil et de la distanciation [physique] ».

L'attachée du ministre Dubé a souligné qu’un registre de vaccination existait déjà au Québec. « Dans les faits, il s’agit d’opérer une transformation numérique de ces informations », a-t-elle ajouté.

En Israël, le « passeport vert », délivré après la deuxième dose de vaccin, permet d’accéder à certains lieux, comme les salles de sport. L’attestation, valide pour six mois, peut être téléchargée sur un téléphone portable.

Plus de la moitié des Israéliens ont déjà reçu au moins une dose de vaccin contre la COVID-19. Dans un pays où la vaccination est déjà étendue, il peut s’agir d’une façon de forcer les personnes non vaccinées à rester à la maison, estime M. Mâsse.

Variants et vaccins

Les variants continuent cependant de susciter de l’inquiétude.

« Les variants sont beaucoup plus transmissibles », souligne Benoit Barbeau, professeur au département des sciences biologiques de l’UQAM et expert en virologie.

Déjà, les vaccins n’ont pas un taux d’efficacité de 100 %, mais des variants « ont aussi une certaine résistance aux vaccins », ajoute-t-il.

Il juge prématurée l’idée d’un passeport permettant aux personnes vaccinées de voyager ou de faire plus d’activités.

Risques de discrimination

Au-delà des risques de transmission, des questions d’ordre éthique ont été soulevées sur l’opportunité de limiter les accès aux seules personnes vaccinées. Le co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, s’est inquiété vendredi des risques de dérapage et de discrimination.

« Ça porte à une discrimination des personnes qui n’auront pas tout de suite accès aux vaccins, pour des raisons géographiques ou d’âge, juge Vardit Ravitsky, professeure de bioéthique à l’Université de Montréal. Ça peut discriminer des personnes qui n’ont pas de téléphone intelligent ou qui sont plus âgées. Et il y a des personnes qui ne peuvent pas se faire vacciner pour des raisons médicales et des personnes qui hésitent. »

Elle croit par contre qu’il pourrait être justifié d’exiger un tel passeport dans un contexte « limité, à court terme », par exemple, dans les CHSLD ou les hôpitaux, où le risque est plus élevé.

Voyages

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La mise sur pied d’un passeport d’immunité pour permettre aux gens de voyager ne fait pas l’unanimité non plus.

L’exigence d’une preuve de vaccination pour voyager à l’étranger ne lui paraît pas problématique sur le plan éthique ; déjà, les pays posent des conditions pour permettre l’accès à leur territoire.

Bien des États exigent déjà une preuve de vaccination pour différents virus. La différence cette fois, d’un point de vue médical, est un contexte de progression fulgurante à l’échelle mondiale. Avec des mutations.

« On ne veut pas que ça dégénère, et qu’on se retrouve toujours un pas en arrière du virus », expose M. Barbeau.

L’Organisation mondiale de la santé a déconseillé le printemps dernier la mise sur pied d’un passeport d’immunité, notamment parce que l’on connaît encore mal la COVID-19.

Questionné sur la possibilité d’avoir un passeport vaccinal, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a indiqué que son gouvernement allait « toujours écouter les experts ». « Je pense que c’est important de suivre les recommandations des experts à chaque étape ; il pourrait y avoir des conséquences néfastes pour avoir des bénéfices », a-t-il dit.

Le mois dernier, il avait fait état de sa crainte que « cela puisse avoir des effets indésirables ».

Avec Mélanie Marquis, La Presse, et La Presse Canadienne