Le 27 février 2020, le Québec rapporte son premier cas de COVID-19. Le risque de propagation est alors jugé faible à Québec. Mais la réalité rattrape vite le gouvernement, le poussant à confiner les Québécois. Un an plus tard, il lutte toujours contre le coronavirus. Entrevue avec le premier ministre François Legault sur cette crise sans précédent.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

(Québec) Lorsque le premier cas de COVID-19 est confirmé au Québec, il y a un an jour pour jour, François Legault est loin de se douter de ce qui l’attend.

« En février, je ne pensais pas, et je n’avais pas l’information, que ça allait avoir cette ampleur-là », soutient le premier ministre en entrevue pour faire le bilan de cet annus horribilis.

Il accueille La Presse dans la salle où se réunit la cellule de crise sur la COVID-19, à l’édifice Honoré-Mercier, sur la colline Parlementaire. C’est le centre des opérations où l’on prend les « décisions difficiles », comme celle de confiner le Québec.

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Le premier ministre François Legault en entrevue dans l’édifice Honoré-Mercier à Québec

« On en a passé du temps ici », lâche François Legault en balayant la salle du regard. « Sept jours par semaine » lors de la première vague.

Mais en ce 27 février 2020, ce n’est encore qu’une banale salle de réunion pour des comités ministériels.

Le premier ministre, comme il l’avoue lui-même, « n’avai[t] pas l’information » sur le risque réel que posait le coronavirus pour le Québec à ce moment. Plus d’informations auraient-elles dû lui être transmises alors ? Il esquive la question. De toute façon, tous les États ont été pris de court par le coronavirus, relativise-t-il.

C’est ainsi que le 27 février 2020, la seule vague à contenir pour le gouvernement, c’est celle d’indignation soulevée la veille par la sortie du premier ministre au sujet de la présence d’AK-47 à Kahnawake. Le blocus ferroviaire des Premières Nations est en tête de liste des préoccupations du gouvernement.

La COVID-19 ? C’est un enjeu secondaire. Tout au plus fait-on ajouter à la hâte dans le budget, avant de le mettre sous presse, quelques mentions au sujet de son impact possible sur la croissance économique mondiale. Un budget gorgé de surplus, sans précaution, qui deviendra de la science-fiction avant même que l’encre ne soit sèche.

« Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, le risque demeure faible », déclare la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, le 27 février, tout en annonçant qu’une Montréalaise de retour d’un séjour en Iran est infectée par le coronavirus.

La relâche scolaire approche. Et si François Legault annule un séjour aux États-Unis, c’est au cas où le blocus ferroviaire empirerait. Pas à cause de la COVID-19.

Au ministère de la Santé, des préparatifs sont en cours, mais il n’y a pas de sentiment d’urgence. Le directeur national de santé publique, le DHoracio Arruda, est même parti en voyage au Maroc jusqu’au 8 mars.

« Plus prudent »

Dans un congrès de pharmaciens africains, Horacio Arruda fait une blague au sujet de l’entrée du coronavirus au Québec – « j’avais dit à mes gens d’attendre que je revienne avant d’avoir notre premier cas ! » – et soutient que la COVID-19 est « un enjeu important, mais qui prend beaucoup de place dans les médias ».

Au lendemain de son retour, le 9 mars, il change de ton et sensibilise le gouvernement au danger que pose le coronavirus lors d’une rencontre au sommet avec M. Legault.

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Je n’avais pas été informé du risque avant le 9 mars. C’est au cours du mois de mars que j’ai compris que ça frapperait très fort.

François Legault

Il fait ses recherches, tentant de dissiper le brouillard dans lequel il navigue. « En mars, je passais presque mes nuits à écouter CNN, à lire sur l’internet tout ce qu’il y avait pour essayer de comprendre où on s’en allait. Tout le monde était dans l’inconnu. »

Quand le premier décès dû à la COVID-19 au Québec est confirmé, le 18 mars, « ça devenait encore plus vrai qu’on était dans cette crise mondiale ». Les cas d’infection augmentent brusquement par la suite. Pour François Legault, c’est un déclencheur. Il appuie sur le bouton rouge de son tableau de bord cinq jours plus tard : le Québec est mis « sur pause ».

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François Legault : « On a été les premiers à fermer l’économie au Canada. Je suis quelqu’un qui prend des décisions rapides, quitte à m’ajuster ensuite. »

« On a été les premiers à fermer l’économie au Canada, insiste-t-il. Je suis quelqu’un qui prend des décisions rapides, quitte à m’ajuster ensuite. Tout le monde autour de moi me disait : “On peut-tu attendre quelques jours le temps qu’on définisse vraiment c’est quoi les services essentiels ?” Je voulais limiter le nombre de décès même si, politiquement, ce n’était pas idéal de présenter des mesures qu’on n’avait pas pris le temps de bien ficeler. »

Il se remet souvent en question. Il se demande si telle ou telle mesure est la bonne.

Mais dans le doute, j’aimais mieux être plus prudent que moins prudent. C’est pour ça que depuis le début, on a toujours été plus loin que la Santé publique nous suggérait. À cause de moi. Parce que je voulais limiter les conséquences, les décès.

François Legault

Plus de 10 300 Québécois sont morts de la COVID-19 jusqu’ici. C’est près de la moitié de tous les décès au pays.

Le premier ministre « n’avai[t] pas l’information » à la fin février sur la gravité de la COVID-19. Et il s’est fait « plus prudent » que la Santé publique. Il ne nomme pas Horacio Arruda, mais celui-ci a de quoi être dans ses petits souliers.

« J’ai un peu bousculé »

François Legault le reconnaît lui-même : il pouvait être achalant avec son équipe. Encore plus que les journalistes ont pu l’être avec lui en conférence de presse.

« La façon dont ça fonctionnait, c’est que c’était moi qui menais la discussion. Je suis quelqu’un qui prend beaucoup de notes. Alors j’arrivais avec ma feuille de notes et j’avais 10, 20, 25 questions à poser. »

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François Legault : « C’était moi qui menais la discussion. Je suis quelqu’un qui prend beaucoup de notes. Alors j’arrivais [en réunion] avec ma feuille de notes et j’avais 10, 20, 25 questions à poser. »

Il n’obtenait pas toujours de réponses. « Un moment donné, j’ai un peu bousculé en disant : “Ça me prend plus d’informations sur combien il nous manque d’employés dans chacun des CHSLD.” »

Au sous-ministre à la Santé, Yvan Gendron, il lance : « Si vous ne savez pas combien il manque d’employés dans chaque CHSLD, je vais les appeler moi-même ! »

M. Gendron est remplacé par Dominique Savoie en juin. « Il faisait son possible, il a travaillé très fort. On a un système d’information qui est archaïque à la Santé », affirme le premier ministre.

Que ce soit Yvan Gendron ou Danielle McCann [qui a perdu son poste au profit de Christian Dubé], je pense que ça a été épuisant physiquement, moralement, et je pense que c’était une bonne chose d’avoir des nouvelles personnes pour la deuxième vague.

François Legault

Dans cette salle, « on a eu des discussions et des débats », raconte-t-il en montrant le siège occupé par les différents acteurs. « Quand on arrive ici le matin, que le DArruda est ici, ce n’est pas : “Voici mes recommandations, un, deux, trois quatre.” C’est : “Il faudrait peut-être penser à faire ça, qu’est-ce que vous en pensez ? Qu’est-ce qui serait le mieux ?” »

Les autorités de la Santé publique « ont quand même leur indépendance », nuance-t-il par la suite. « DArruda, quand il disait qu’il faut qu’on fasse ça, il tenait son bout. »

« Pression incroyable »

François Legault témoigne de la « pression incroyable » qu’il a eue sur les épaules au moment de prendre des décisions sur la base « d’informations imparfaites ». « Je dois le dire, je suis très chanceux d’avoir Martin Koskinen », directeur de cabinet et compagnon d’armes depuis des années. « On peut dire qu’on a géré ça à deux. » Il salue l’appui de sa femme, Isabelle Brais, qui est allée le rejoindre à Québec lors de la première vague. « Ça me rassurait le soir d’en parler avec elle. »

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François Legault et son directeur de cabinet Martin Koskinen en 2018

Mais François Legault ne s’épanche pas au sujet de l’impact de cette crise sur sa vie. Il ne s’apitoie pas sur son sort. « Je trouve que c’est exagéré de dire : pauvre premier ministre. Je me mets à la place des infirmières et du personnel qui étaient en nombre insuffisant dans les CHSLD. Ça devait être beaucoup plus dur que ce que je vivais, moi, bien tranquille dans mon bureau ou à la maison. Eux autres, ils étaient sur le terrain à essayer de nourrir, de soigner les personnes, avec un manque d’employés. C’était une situation beaucoup plus difficile pour eux autres que pour moi. »

C’est d’ailleurs son plus grand regret de la pandémie : ne pas avoir agi plus tôt pour embaucher du personnel. Son bon coup, c’est la création d’un programme de formation accélérée pour envoyer des milliers de préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD.

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Malgré la crise, François Legault a « plus que jamais » envie de continuer à diriger le Québec.

Usé, après un an de crise ? Pas du tout, répond-il. « Plus que jamais », il a le goût de continuer à diriger le Québec. Il n’évoque plus la possibilité de quitter la barre au cours d’un éventuel deuxième mandat et parle même d’un troisième mandat. « Ça dépend de ma santé », nuance l’homme de 63 ans. Et de l’humeur des électeurs, peut-on ajouter.

« C’est assez paradoxal, mais je trouve ça excitant ce qu’on va vivre après la pandémie. Ça vient changer notre société. Il y a beaucoup de changements qui s’en viennent dans une nouvelle économie. Et ça, je trouve ça excitant. »