Dénonçant des mesures qui manquent de « compassion » et « élitistes », un groupe de citoyens s’adresse aux tribunaux pour faire suspendre la quarantaine obligatoire à l’hôtel, et ainsi permettre aux familles des voyageurs de se rassembler pour des motifs humanitaires.

Léa Carrier Léa Carrier
La Presse

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Une demande d’ordonnance de sauvegarde a été déposée lundi à la Cour supérieure du Québec concernant la quarantaine obligatoire dans les hôtels, à peine quelques heures après l’entrée en vigueur de la mesure gouvernementale. L’organisme Faces of Advocacy, qui se consacre à la réunification des familles canadiennes, juge le décret fédéral « anticonstitutionnel ».

« Il n’y a aucune exemption, aucune compassion pour la réunification de personnes d’une même famille qui ne sont pas en mesure de s’offrir le coût obscène qui leur est imposé. Il y a des gens qui meurent sans pouvoir dire leur adieu, des femmes enceintes séparées de leur conjoint de l’autre côté de la frontière. C’est inacceptable », martèle David Poon, fondateur de Faces of Advocacy.

La requête a été déposée par trois citoyennes canadiennes et l’organisme, qui demandent au Tribunal d’imposer au gouvernement Trudeau de « surseoir à l’hébergement obligatoire dans un lieu désigné ».

Ce décret contreviendrait selon eux au droit à la circulation, au droit à la vie, à la liberté, à la sécurité, ainsi qu’au droit de ne pas être détenu arbitrairement. « En plus d’être arbitraires et d’avoir une portée excessive, ces nouvelles mesures sont disproportionnées en raison du préjudice qu’elles engendrent sur les demanderesses ou toute personne concernée », lit-on dans la requête. Les audiences débuteront vendredi.

Exemptions de compassion

Médecin de profession, le fondateur de Faces of Advocacy n’hésite pas à qualifier le décret d’« élitiste ». « Des joueurs de la LNH peuvent peut-être passer par-dessus, mais un jeune couple de Winnipeg, lui, doit choisir entre économiser ou se réunir pour la naissance de leur enfant, et en payer des frais exorbitants », réitère David Poon.

Il fait référence à Samantha Da Silva, une jeune Manitobaine enceinte de 34 semaines dont le conjoint vit aux États-Unis. Avec l’arrivée de l’enfant, le jeune couple affirme qu’il n’a tout simplement pas les moyens de payer la facture de l’hôtel. « C’est déjà assez dur de vivre une grossesse seule, mais si en plus je dois accoucher seule, ça va être extrêmement difficile », a-t-elle expliqué à La Presse.

Pour ces familles, entrer au Canada n’est pas des vacances irresponsables. C’est une nécessité pour survivre en temps de crise. Et ces familles continueront à suivre avec diligence les protocoles de santé publique et de quarantaine, à se soumettre à des tests avant et après leur arrivée.

David Poon, fondateur de Faces of Advocacy

La Péruvienne d’origine et citoyenne canadienne Andrea Pelaez Reategui, dont le conjoint est aussi originaire du Pérou, est du même avis. « Ça prend une exemption ou au moins une aide, bref quelque chose. On ne peut pas juste imposer cette mesure sans penser à nous, en empêchant encore une fois les couples de se retrouver », raconte-t-elle.

Mme Pelaez Reategui a réussi, il y a quelques mois, à obtenir une permission des autorités pour faire venir son conjoint sur le sol canadien. Ils se sont mariés peu après, pour éviter « d’être séparés à nouveau ». Le couple a récemment entamé des démarches de parrainage. « Ça a bien été pour nous, mais la situation n’a pas vraiment évolué depuis l’été. C’est beaucoup de stress pour encore beaucoup de gens », plaide-t-elle.

Les oppositions réagissent

Pour la bloquiste Kristina Michaud, critique en matière de sécurité publique, il aurait été plus simple d’établir « dès le départ » une liste des voyageurs essentiels. « Là, le gouvernement commence à faire du cas par cas, ce qui devient compliqué, soutient-elle. Il y a des familles à l’étranger qui, en ce moment, veulent réserver leur hôtel, mais ce n’est même pas possible. C’est des heures d’attente au bout du fil. »

De nombreuses personnes ont dénoncé dans les derniers jours l’impossibilité de parler à un agent du gouvernement pour réserver ou payer cette nouvelle quarantaine imposée depuis lundi. « Avec les nouvelles mesures, ce serait le temps de mettre des balises claires », ajoute Mme Michaud.

Le député néo-démocrate de Rosemont–La-Petite-Patrie, Alexandre Boulerice, salue l’initiative des demandeurs. « Nous supportons les nouvelles mesures, mais depuis le début de cette pandémie, on aurait dit que le gouvernement libéral fait tout en son pouvoir pour limiter la réunification familiale. Il est important que le gouvernement libéral fasse preuve de discernement et de compassion et qu’il laisse les personnes entrant au pays pour des raisons de réunification familiale », tonne-t-il.

Chez les conservateurs, le député Jasraj Singh Hallan, responsable des dossiers d’immigration, réclame aussi du changement. « Les libéraux ont tardé à trouver un moyen de réunir les familles, leur causant des souffrances insupportables. Il n’est pas surprenant que, lorsque les libéraux ont mis ces nouvelles mesures en place, ces derniers aient négligé les répercussions de leurs politiques », avance-t-il.

Santé Canada, qui supervise l’application des nouvelles mesures, a transmis à La Presse une liste « d’arrangements transfrontaliers en matière de garde d’enfants ». Ainsi, un conducteur d’un véhicule qui entre au Canada peut déposer ou prendre un enfant à charge en vertu d’une entente écrite ou d’une ordonnance judiciaire en matière de garde. La condition : « qu’il ne quitte le véhicule au Canada que pour déposer l’enfant à charge ou le faire entrer dans le véhicule », et qu’il porte un masque lorsqu’il se trouve hors de son véhicule, rappelle la porte-parole Tammy Jarbeau.