S’ils comprennent la nécessité d’assouplir les mesures pour « accommoder » les familles pendant la semaine de relâche, des experts consultés par La Presse s’inquiètent toutefois des risques associés à l’allègement des mesures sanitaires, prévenant qu’avec les variants, la situation pourrait rapidement dégénérer.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« C’est un pari risqué », indique la professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal Roxane Borgès Da Silva.

« On comprend tous que le congé aurait été difficile pour bien des parents sans allègements, mais j’espère que le gouvernement est conscient que ça pourrait, en une semaine, passer de 600 à 2500 cas. On le voit à Terre-Neuve, en ce moment », explique la spécialiste en santé publique, en faisant référence à l’annulation du vote en personne dans cette province à la suite d’une éclosion.

À ses yeux, Québec devrait envisager tout un éventail supplémentaire de mesures, dont le déploiement de tests rapides à l’entrée des cinémas, des piscines et des arénas, qui rouvriront leurs portes. « Partout dans le monde, c’est ce qu’on voit en ce moment pour arriver à neutraliser les super-propagateurs. Le gouvernement refuse d’aller chercher ce filet de plus, et je ne comprends pas pourquoi », s’inquiète Mme Da Silva.

Cette dernière invite d’ailleurs la population à privilégier les activités extérieures, comme la glissade ou le ski, pendant le long congé, par mesure préventive. « Au bout du compte, c’est toujours mieux qu’en milieu clos, même si on nous l’autorise », soutient l’experte, qui appelle aussi les autorités à être plus transparentes.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Roxane Borgès Da Silva

Qu’on arrête de tenir les gens en haleine en promettant des réajustements dans deux semaines et qu’on soit honnête : disons clairement que tant qu’il n’y aura pas de vaccins, ça ne changera pas vraiment sur le fond.

Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal et experte en santé publique

En conférence de presse, le premier ministre François Legault a pour sa part plaidé qu’il faudrait être « plus prudent que moins […] avant de trop déconfiner ». Cela dit, l’allègement des mesures sanitaires « donne une petite liste d’activités à faire pour occuper les enfants », a-t-il convenu.

Période de « transition »

Pour le spécialiste des maladies infectieuses de l’Hôpital général juif, Matthew Oughton, le Québec est dans une « phase de transition claire » dont il faudrait tenter de profiter au maximum, en tant que société.

« Les restrictions sont très dures, certes, mais le fait de composer avec plusieurs vagues de cas est aussi très dur pour le réseau. Je pense que ce serait le moment idéal pour amener les cas au seuil le plus bas possible. On aurait ainsi plus d’espace et de ressources pour prévenir d’éventuelles éclosions plus importantes des variants », raisonne-t-il.

Du point de vue épidémiologique, la décision la plus « prudente » aurait été de maintenir les restrictions en place encore quelques semaines, soutient le DOughton, pour laisser le temps à la Santé publique de mieux analyser la présence des variants dans la province. « Ce risque que la transmission reparte à la hausse est encore bien réel », fait-il valoir.

C’est un peu comme si nous avions le pied sur le frein, que la voiture ralentissait, mais qu’elle allait encore trop vite pour en sortir. Il faudrait attendre encore un peu.

Le DMatthew Oughton, spécialiste des maladies infectieuses de l’Hôpital général juif

À l’Université du Québec à Montréal, le virologue Benoit Barbeau est assez d’accord. « Je comprends que le gouvernement veuille annoncer de bonnes nouvelles, mais la réalité, c’est que chaque fois qu’on ouvre un peu, il y a toujours cette possibilité de créer plus de problèmes. La tendance actuelle est bonne, je dois l’admettre, mais on n’est jamais à l’abri de nouvelles éclosions importantes des variants », rappelle-t-il.

Se disant « satisfait » par la stratégie en place à Montréal, où 100 % des échantillons seront criblés afin d’y déceler la présence de variants, M. Barbeau est toutefois d’avis que les chiffres actuels pourraient n’être que la pointe de l’iceberg. « C’est une balance. Quand on s’aperçoit qu’on a des tests positifs de ces nouvelles souches, la question est toujours : est-il trop tard ? Ce sera à suivre, mais chose certaine, on doit tous et toutes demeurer très vigilants », affirme le professeur.

« Le gouvernement vous dira certainement que c’est un risque calculé, alors, maintenant, ce sera à lui de s’assurer qu’on teste beaucoup, efficacement et rapidement », conclut le virologue.