Le nombre de démissions a augmenté de 43 % chez les infirmières depuis le début de la pandémie. Pendant ce temps, les agences de placement privées n’ont jamais été aussi populaires ni obtenu autant de contrats avec le public, révèlent des données obtenues par La Presse.

Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse
Caroline Touzin
Caroline Touzin La Presse
Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

Plus de 4000 infirmières ont démissionné de leur poste dans le réseau public depuis le début de la pandémie, soit 43 % de plus que l’année d’avant, révèlent des données compilées par La Presse. En parallèle, les agences privées reçoivent plus de candidatures que jamais.

Des données obtenues en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels auprès de 20 des 22 CISSS et CIUSSS du Québec montrent que quelque 4000 infirmières (sur environ 61 000) ont quitté leur emploi entre mars et décembre 2020, contre 2800 pour la même période en 2019. Cela inclut aussi les départs à la retraite.

Signe de la détresse croissante des professionnelles en soins, 7668 membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) sont sur le carreau (assurance salaire ou accident de travail), selon des chiffres transmis par les employeurs au syndicat. Une hausse de 28 % par rapport à 2019.

« Il n’y en a pas de lumière au bout du tunnel », se désole la présidente de la FIQ, Nancy Bédard, rappelant que le gouvernement a émis un arrêté ministériel au début de la pandémie permettant d’annuler les congés et d’imposer le travail à temps plein.

Mme Bédard ne mâche pas ses mots. « C’est l’échec total du réseau public. »

On est venu leur enlever les petites conditions de travail qu’elles avaient, c’est-à-dire de savoir quand elles allaient travailler, d’avoir un peu de congés, de vacances et des horaires un peu plus stables.

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec

Les établissements de santé appellent à la prudence dans l’interprétation des chiffres puisque les embauches ont aussi augmenté durant la pandémie. « Plusieurs ressources ont été embauchées pour des besoins temporaires ou parce qu’elles souhaitaient contribuer pour une période bien déterminée dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire. Ces embauches temporaires contribuent à augmenter le nombre de départs », nuance Noémie Vanheuverzwijn, porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Reste que les infirmières en ont assez d’être « traitées comme des pions », observe le président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), Luc Mathieu. En plus de l’arrêté ministériel et des heures supplémentaires obligatoires, les opérations de délestage ont pu être la goutte qui a fait déborder le vase, croit-il. Des infirmières ont été réaffectées à droite et à gauche sans qu’on tienne compte de leur champ d’expertise, explique M. Mathieu.

Pour plusieurs, la pandémie a fait sauter le bouchon d’une bouteille déjà pleine. Comme Maryse, qui, après 13 ans dans le public, a démissionné de son poste à l’hôpital de Cowansville. « J’étais tannée de ne pas être reconnue. J’étais tannée de me sentir comme un numéro. » Elle explique son départ par un « ras-le-bol » généralisé. Oui, la COVID-19 y a contribué, mais elle accumulait déjà des années de frustration.

« À l’hôpital, on est rendus comme des robots. On traite les gens médicalement, mais pas comme des humains. C’était comme ça avant la pandémie. » Elle travaille désormais en clinique privée et en soins à domicile pour une agence, où, dit-elle, elle a du temps pour ses patients.

Exode vers les agences

Combien ont pris le même chemin ? De nouvelles données sur le sujet seront mises au jour à la fin de mars, précise l’OIIQ. Depuis dix ans, l’ordre professionnel notait une diminution du nombre d’infirmières allant vers le privé. La pandémie a-t-elle modifié la tendance ?

Cinq agences de placements ont en effet confirmé avoir reçu des dizaines de curriculum vitae et embauché plusieurs infirmières, depuis le début du mois mars. Dans la majorité des cas, les infirmières n’en pouvaient plus du temps supplémentaire obligatoire et du manque de reconnaissance dans le réseau public.

Avant Noël, le CIUSSS de l’Estrie a perdu plusieurs infirmières d’un coup après qu’une employée a fondé son agence.

C’est dommage parce qu’on perd une expertise. C’est crève-cœur pour nous, mais les infirmières sont tellement fatiguées. À un moment donné, aller ailleurs, ça devient un mode de survie.

Sophie Séguin, présidente du Syndicat des professionnelles en soins des Cantons-de-l’Est

Présidente de l’association des Entreprises privées de personnel soignant du Québec et propriétaire de l’agence Continuum, Hélène Gravel constate une « augmentation généralisée » du nombre d’infirmières qui quittent le public et offrent leurs services aux agences.

Pour Mme Gravel, il est « facile de dire que c’est la faute des agences ». Mais elle rappelle que celles sous contrat avec des établissements de santé n’ont pas le droit d’y recruter des employés. « On n’est pas là pour vider le réseau […]. La vraie question qu’il faut se poser, c’est : pourquoi les infirmières partent-elles ? »

Depuis le début de la pandémie, des « infirmières épuisées ont choisi de démissionner plutôt que de rester ». « Est-ce que c’est une bonne chose pour le réseau ? Je ne pense pas. Mais est-ce que c’est une bonne chose pour les infirmières ? Là est toute la question. »

Certaines des infirmières qui ont cogné aux portes des agences « étaient trop malades pour qu’on les prenne », raconte Mme Gravel.

Quatre quarts de 16 heures

Infirmière à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont de Montréal, Silvia* remettra sa démission ce mois-ci. Récemment, elle affirme avoir « fait quatre quarts de travail de 16 heures » d’affilée, car trop de collègues étaient tombées au combat ou avaient carrément claqué la porte. « On te manipule. On te dit que tu ne peux pas abandonner tes patients. »

À son dernier quart, elle se sentait si faible qu’elle a demandé de partir. On lui aurait répondu que c’était impossible ; qu’il manquait trop de monde. « Si ça continue comme ça, je vais y laisser ma peau », s’est-elle dit ce soir-là.

La goutte qui a fait déborder le vase : lors de ce même quart, un patient que des collègues croyaient endormi lors de leurs tournées était en fait mort. C’est Silvia qui l’a trouvé. Il était « bleu ». Personne ne savait depuis combien de temps il était mort.

Quand tu rentres chez toi, tu essaies de mettre tes émotions de côté, d’oublier, mais tu ne peux pas oublier, malheureusement. Ça va rester un cauchemar.

Silvia, infirmière à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

Silvia a passé les deux semaines suivantes au lit, incapable de se lever. Son corps l’a lâchée. « Les conditions de travail ne sont plus sécuritaires ni pour les patients ni pour moi. »

Une collègue qui vient d’aller travailler en agence lui a vanté le salaire supérieur – le double, rien de moins –, et le fait qu’elle ne serait plus forcée de faire des heures supplémentaires. Silvia a téléphoné par curiosité. Le jour même, on l’a rappelée pour l’embaucher.

Selon le comité des usagers de Maisonneuve-Rosemont, 166 infirmières ont quitté leur poste entre le 15 mars et le 7 septembre. C’est sans compter les départs de l’automne et de l’hiver. « Pendant ce temps, ce même hôpital, le quatrième plus grand au Québec, est dans un état de précarité avancé malgré la pression énorme subie aux soins intensifs. Comment en sommes-nous arrivés là ? », demande le président du comité, Rick Smith, dans une lettre ouverte publiée la semaine dernière dans La Presse.

La saignée s’est poursuivie puisqu’en janvier, 21 infirmières de plus ont quitté le navire, selon des données du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, qui englobe Maisonneuve-Rosemont. Le CIUSSS « reconnaît la grande surcharge de travail sur nos équipes, particulièrement au cours du mois de janvier dernier. Nous tentons du mieux que nous pouvons de réduire cette charge de travail et d’apporter des mesures de mitigation au quotidien », dit son porte-parole Christian Merciari. Sans pouvoir commenter un cas précis, il ajoute que « le recours au temps supplémentaire obligatoire est une mesure toujours utilisée en dernier recours, afin d’éviter un bris de services ».

À cause du manque criant d’infirmières aux soins intensifs de l’établissement, de 10 à 15 lits sont inutilisés, affirme le DFrançois Marquis, chef du département.

Des lits, j’en ai. Mais je n’ai pas d’infirmières ni d’inhalothérapeutes. Ces femmes et ces hommes n’ont pas été enlevés par des extraterrestres. Ils existent encore. Ils se cachent au privé ou dans des agences.

Le DFrançois Marquis, chef des soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

Plusieurs infirmières d’agence se rendent disponibles les jours de semaine uniquement, ce qui empêche les soins intensifs de rouler à plein régime, poursuit le DMarquis. « Le problème avec les agences, c’est que vous ne pouvez pas forcer une infirmière à travailler le soir si elle ne veut pas. Mais on ne peut pas ouvrir des lits en disant qu’après 20 h, on doit les fermer. »

Il y a un grand paradoxe, ajoute le président de l’OIIQ, Luc Mathieu. Le Québec n’a jamais compté autant d’infirmières (croissance de 2,2 % des effectifs en 2019-2020). « Où sont-elles ? Comment se fait-il qu’il y ait pénurie dans certains milieux ? C’est comme si on remplissait un verre d’eau percé. »

Au MSSS, on est « évidemment soucieux des départs de la main-d’œuvre, et ce, peu importe le titre d’emploi », assure la porte-parole Noémie Vanheuverzwijn.

* L’infirmière nous a demandé l’anonymat par crainte de représailles professionnelles.

En chiffres

— 4000 infirmières ont quitté leur emploi entre mars et décembre 2020, contre 2800 pour la même période en 2019.

— Le nombre de démissions d’infirmières a augmenté de 43 % en un an.

— 7668 professionnelles en soins membres de la FIQ sont actuellement en invalidité. Une hausse de 28 % par rapport à 2019.

Agences de placement privées : les contrats de gré à gré explosent

Au cours de la dernière année, le nombre de contrats conclus de gré à gré entre les établissements de santé du Québec et les agences privées de placement de personnel a pratiquement doublé, révèle un rapport commandé par l’association des Entreprises privées de personnel soignant du Québec (EPPSQ).

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Au cours de la dernière année, le nombre de contrats conclus de gré à gré entre les établissements de santé du Québec et les agences privées de placement de personnel a pratiquement doublé

En 2019, 79 contrats de gré à gré ont été conclus entre des agences de placement de personnel et des établissements du réseau de la santé. De janvier à novembre 2020, ce nombre a atteint 153. La très grande majorité des contrats (114) ont été signés après l’éclosion de la pandémie, en mars.

Avec le décret d’urgence sanitaire promulgué par le gouvernement le 13 mars 2020, « plusieurs établissements, craignant la rupture de services », ont conclu des contrats de gré à gré avec des agences de placement privées, selon le rapport d’EPPSQ. C’est à Montréal et en Montérégie que le nombre de contrats de gré à gré a été le plus élevé en 2020 (132 contrats).

De nouveaux acteurs

Cette flambée des contrats de gré à gré est dénoncée par la présidente de l’association des EPPSQ, Hélène Gravel. Car cette explosion a surtout servi de nouvelles entreprises, créées dans l’urgence, et qui ne respectent pas toujours les mêmes règles que les agences établies, selon elle.

Dans le grand monde des agences de placement de personnel, il est primordial de différencier les « agences agréées et les autres », croit Mme Gravel. Depuis des années, les agences agréées répondaient à des appels d’offres du gouvernement et devaient respecter un grand nombre de critères, affirme la présidente. « Pas de casier judiciaire pour les employés. Avoir des infirmières d’expérience. Payer pour leur orientation dans le milieu… », énumère-t-elle.

Mais avec la pandémie, une soixantaine de nouvelles agences de placement ont été créées, constate l’association. Mme Gravel déplore que certaines de ces agences ne respectent pas les exigences du gouvernement.

Par exemple, certaines des nouvelles agences n’ont toujours pas leur permis de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

Depuis janvier 2020, les agences de placement de personnel doivent obtenir un permis de la CNESST pour assurer qu’elles sont en règle, dit Mme Gravel. « Mais il y a des agences qui ont demandé leur permis, qui ne l’ont pas encore eu, mais qui font quand même des affaires avec les CIUSSS. C’est encore une fois deux poids, deux mesures », dénonce Mme Gravel.

Au ministère de la Santé (MSSS), on précise que la responsabilité de s’assurer que les agences avec lesquelles des contrats sont conclus sont en règle relève des établissements de santé. Le MSSS dit faire régulièrement des rappels à ce sujet.

Des tarifs qui explosent

Certaines entreprises ont aussi « profité de la pandémie pour facturer beaucoup plus cher », dit Mme Gravel. Conscient de la situation, le gouvernement a imposé un arrêté ministériel le 15 mai. Cet arrêté plafonne les tarifs pouvant être demandés par les agences. Pour les infirmières, ce tarif est fixé à 71 $ l’heure, et pour les préposés aux bénéficiaires, à 35 $ de l’heure.

Or, Mme Gravel constate que l’arrêté ministériel n’a pas tout réglé.

Selon la présidente, les « agences opportunistes » savent maintenant « combien facturer au maximum ». « Alors elles le font », dit Mme Gravel.

Mais pendant ce temps, [du côté des] agences qui étaient sous contrat avec le gouvernement depuis longtemps, on respecte les chiffres qu’on avait donnés. On respecte les taux qui sont moins élevés que ceux de l’arrêté ministériel. On se fait manger la laine sur le dos par des agences opportunistes.

Hélène Gravel, présidente de l’association des Entreprises privées de personnel soignant du Québec

Au MSSS, on affirme que « des analyses et des actions sont en cours afin d’identifier les moyens à prendre afin de faire respecter les différentes mesures prévues aux arrêtés ministériels ».

Fin janvier, le porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, a invité le gouvernement à « mettre les agences privées au pas ». Il déplorait que « les agences de placement privées profit[ai]ent de la pénurie de personnel pour imposer leur loi dans le réseau de la santé ».

Au cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, on souligne que « les précédents gouvernements n’ont pas investi pour attirer la main-d’œuvre et ont laissé les agences de placement prendre beaucoup de place dans notre façon de gérer le système ». Le ministre Dubé a « fait le portrait complet de l’embauche du personnel d’agence », une « première étape pour enrayer la dépendance du réseau de la santé aux agences de recrutement », indique-t-on au cabinet.

En plus de plafonner les tarifs, l’arrêté ministériel du 15 mai « précise les obligations des agences de placement ». « Nous avons aussi convenu avec la FIQ [Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec] de faire front commun pour réduire le recours aux agences dans le réseau », indique l’attachée de presse du ministre, Marjaurie Côté-Boileau.

M. Dubé compte entre autres sur le recrutement de 10 000 nouveaux préposés aux bénéficiaires et sur l’arrivée de 500 infirmiers du DEC-bac pour « passer d’une gestion de mobilité à une gestion de stabilité ».

La FIQ dénonce les iniquités salariales

À la FIQ, on dénonce les iniquités salariales et celles liées aux conditions de travail. « C’est insoutenable pour [les employées] qui restent [au public] », alors qu’elles cohabitent de plus en plus avec leurs anciennes collègues du public parties travailler en agence, souvent payées jusqu’au double du salaire et avec de meilleurs horaires, lance la présidente de la FIQ, Nancy Bédard.

Dans une équipe de soins, en ce moment, tu peux en avoir la moitié qui vient d’agences et l’autre moitié du public. Imaginez-vous, vous avez une personne à côté de vous qui gagne le double de votre taux horaire, qui va donner des disponibilités seulement pour les quarts de jour, à temps partiel en plus. Beaucoup du public se disent : “Je vais donner ma démission et revenir par la porte d’en arrière.”

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec

« Est-ce que le gouvernement a des intentions cachées et est-ce qu’il veut à ce point affaiblir le réseau public de santé pour ouvrir grande la porte au privé ? demande la syndicaliste. Il fait exactement ce qu’il faut faire pour y parvenir, en tout cas. »

– Avec la collaboration de William Leclerc