Ce sont elles qui coordonnent les transferts de patients atteints de la COVID-19 entre tous les hôpitaux québécois, les premières à savoir quand une région voit les hospitalisations bondir. Incursion inédite auprès des intervenantes du COOLSI, « les yeux et les oreilles » du gouvernement durant cette crise.

Publié le 7 févr. 2021
Texte : Ariane Lacoursière
Texte : Ariane Lacoursière La Presse
Photos : Marco Campanozzi
Photos : Marco Campanozzi La Presse

Dans une grande salle du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), six infirmières sont installées devant leur ordinateur. Casque d’écoute sur la tête, Laëtitia Pasi Kalume discute avec une médecin du CHU de Québec-Université Laval. Cette dernière explique qu’un étage de son établissement est en éclosion. Un de ses patients a contracté la COVID-19 et doit être transféré ailleurs puisque le CHU de Québec est un hôpital « vert ».

Mme Pasi Kalume écoute la médecin et prend en note l’état de santé du patient de 56 ans. Dans son système informatique, elle fait en même temps une recherche et constate que des lits pour des patients atteints de la COVID-19 sont disponibles à l’hôpital de l’Enfant-Jésus, à une dizaine de kilomètres du CHU de Québec.

En quelques appels, l’infirmière met en contact les équipes des deux établissements. Le médecin de garde à l’Enfant-Jésus comprend rapidement que l’état de santé du patient, qui a plusieurs comorbidités, est très fragile. À moins d’un miracle, il ne sortira pas vivant de l’hôpital, confirme la médecin du CHU de Québec. Le transfert est accepté. En une vingtaine de minutes, le COOLSI – Centre d’optimisation de l’occupation des lits de soins intensifs du Québec – aura permis au patient d’être transféré au bon endroit, et aura épargné aux équipes de terrain de longues démarches administratives pour coordonner le tout. « J’ai épargné au moins une dizaine d’appels aux équipes », résume Mme Pasi Kalume.

Tous les jours depuis le début de la pandémie, l’équipe du COOLSI gère, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, de 22 à 55 appels de ce genre.

Ce centre de coordination aux multiples écrans vidéo et tableaux de bord est entre autres le véritable centre névralgique des soins intensifs partout au Québec. La Presse y a eu un accès exclusif cette semaine.

En plus de gérer en temps réel tous les transferts de patients aux soins intensifs, qu’ils aient la COVID-19 ou non, l’organisme coordonne les transferts de chaque patient atteint de la COVID-19. Les patients infectés et ayant besoin de réadaptation ou de soins psychiatriques font également partie de leur clientèle.

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Marie-Ève Desrosiers, directrice de la coordination réseau au CHUM, et la Dre Caroline Ouellet, anesthésiste intensiviste au CHUM, coordonnent l’équipe du COOLSI.

Le COOLSI connaît ainsi en temps réel l’état de la capacité du réseau de la santé québécois. Depuis le début de la pandémie, l’équipe du centre est un peu « les yeux et les oreilles du ministère » de la Santé, explique la Dre Caroline Ouellet, anesthésiste intensiviste au CHUM et cogestionnaire médicale du COOLSI.

Ce centre est devenu crucial pendant la pandémie. Car, comme l’a souvent répété le premier ministre François Legault ces derniers mois, plusieurs des mesures de confinement imposées aux Québécois résultent directement de l’état d’occupation du réseau de la santé. Et au Québec, le COOLSI est la seule entité à suivre en temps réel l’état de la capacité et de la surcapacité du réseau, résume Marie-Ève Desrosiers, directrice de la coordination réseau au CHUM et gestionnaire du COOLSI.

Lancé en catastrophe dans le feu de l’action

Créé en 2019 au CHUM, en plein cœur du centre-ville de Montréal, le COOLSI se voulait au départ une « plateforme de coordination de soins critiques » pour « s’assurer d’avoir le bon patient au bon endroit », résume la Dre Ouellet. À l’époque, les problèmes de saturation des unités de soins intensifs étaient chroniques dans les hôpitaux québécois, particulièrement à Montréal. Quand un centre hospitalier se retrouve avec un patient au cas complexe et doit le transférer dans une unité de soins intensifs, le médecin peut passer des heures au téléphone à « magasiner » et tenter de trouver un lit disponible.

L’objectif du COOLSI est de savoir en temps réel combien de lits de soins intensifs sont disponibles partout dans le Grand Montréal, et éventuellement partout au Québec. Et il veut coordonner les transferts de patients en évitant de passer par les salles d’urgence.

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Le COOLSI connaît l’état du réseau en temps réel, ce qui facilite le travail des médecins qui cherche une place pour un de leurs patients. La ressource créée en 2019 s’avère particulièrement utile depuis le début de la pandémie.

En mars 2020, le COOLSI est en activité depuis à peine un an quand la pandémie frappe. Rapidement, le ministère de la Santé et des Services sociaux établit que la gestion des lits de soins intensifs et des lits d’hôpital sera cruciale dans la lutte contre la COVID-19. On communique avec le COOLSI pour demander son aide.

On n’a pas réfléchi trop longtemps. On a dit oui. Mais du jour au lendemain, on est passés de la gestion de 16 installations [c’est-à-dire 16 hôpitaux] à 104.

Dre Caroline Ouellet, anesthésiste intensiviste au CHUM et cogestionnaire médicale du COOLSI

La pression sur la petite équipe du COOLSI est immense. À la télévision, les images de l’Italie où les unités de soins intensifs et les hôpitaux sont submergés de patients tournent en boucle. En quelques jours, le COOLSI doit être prêt à coordonner tous les transferts de patients atteints de la COVID-19, qu’ils aient besoin de soins intensifs ou non, partout au Québec.

La Dre Ouellet se souvient particulièrement de la journée du 20 mars, une semaine après la déclaration de l’état d’urgence au Québec. « On est arrivés ce vendredi-là et je vais m’en souvenir toute ma vie… Le téléphone s’est mis à sonner, raconte-t-elle. Sans arrêt. Tous les hôpitaux appelaient pour nous déclarer des cas de COVID-19. Les infirmières ici pleuraient. On se demandait comment on allait faire pour répondre à tout ça. »

Rapidement, des tableaux de bord, des algorithmes et des méthodes de travail sont mis sur pied pour gérer les patients atteints de la COVID-19 et les envoyer dans les bons hôpitaux. Au départ, seul l’Hôpital général juif de Montréal est désigné pour recevoir ces patients. Mais au fur et à mesure que les cas se multiplient, d’autres hôpitaux entrent dans la danse.

Un 31 janvier chaotique

Aujourd’hui, les méthodes de travail du COOLSI sont bien établies. Dans leur local situé dans un édifice adjacent au CHUM, un immense tableau de bord est affiché et montre en temps réel combien de lits d’hôpital pour la COVID-19 et combien de lits de soins intensifs, COVID ou non, sont occupés dans les 104 hôpitaux du Québec.

La force du COOLSI est qu’il ne se base pas sur une capacité théorique de lits, mais bien sur leur nombre réel. Si un hôpital manque de personnel et a trois lits de soins intensifs fermés, ce sera enregistré.

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Chaque jour depuis le début de la pandémie, la petite équipe du COOLSI gère des dizaines d’appels provenant d’une centaine d’établissements de soins.

La Dre Ouellet note que le projet demande une immense collaboration de tous les hôpitaux québécois qui doivent cinq fois par jour entrer leurs données d’occupation dans le système du COOLSI. « Ça leur demande beaucoup de travail et on leur en est reconnaissants », dit-elle.

Preuve que le COOLSI joue un rôle primordial dans la crise : au début de novembre, très peu de délestage avait été fait dans les hôpitaux. Mais remarquant que les cas de COVID-19 augmentaient à de nombreux endroits, le COOLSI a souligné la situation au ministère de la Santé, avec qui il travaille étroitement. « On magasinait trop pour trouver des places », illustre la Dre Ouellet. Plus de délestage a été demandé aux hôpitaux. Rapidement, plus de lits pour les patients atteints de la COVID-19 ont été libérés.

Et heureusement, parce que la deuxième vague a frappé fort, constatent les responsables du COOLSI. Le 31 janvier, l’équipe a vécu sa pire journée depuis le printemps, raconte Mme Desrosiers. Le téléphone ne dérougissait pas. Les infirmières peinaient à répondre à toutes les demandes. L’équipe recevait des appels « groupés » de centres hospitaliers en éclosion qui devaient transférer trois ou quatre patients d’un coup.

Ce jour-là, 52 transferts ont été faits. Une procédure fastidieuse qui implique chaque fois que les infirmières du COOLSI fassent une dizaine d’appels afin de coordonner les déplacements de patients, et qui demande aussi parfois l’intervention de médecins coordonnateurs, des intensivistes de garde qui épaulent le COOLSI.

« C’était la folie », résume l’infirmière Laëtitia Pasi Kalume.

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Après l’imposition du couvre-feu partout au Québec, les intervenantes du COOLSI ont noté un effet direct sur le nombre d’appels qu’elles recevaient de la part des hôpitaux.

Lors de la visite de La Presse, le 2 février, la journée est plus calme. En matinée, le COOLSI est contacté par un hôpital de la Rive-Sud de Montréal : un Québécois en Floride atteint de la COVID-19 veut être rapatrié et soigné ici. Sa compagnie d’assurance est impliquée dans les discussions. Mais l’hôpital québécois est hésitant, craignant que le patient n’introduise un nouveau variant.

L’infirmière Maude Goulet, du COOLSI, ne sait que répondre. Son centre gère-t-il ces transferts ? La Dre Ouellet est appelée en renfort. Elle doit communiquer avec le Ministère pour avoir un avis. La crainte de l’arrivée de nouveaux variants est bien présente. « L’hôpital de Floride a-t-il séquencé le virus ? », demande Mme Goulet au téléphone.

Pendant ce temps, l’infirmière Roxane Pingault reçoit un appel d’une médecin en région. Elle a un patient de moins de 30 ans, atteint de la COVID-19, dont l’état ne cesse de se détériorer. Elle ne sait pas si elle devrait le transférer vers un centre spécialisé ou non. Mme Pingault met en communication la médecin avec un spécialiste du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke.

Après une brève discussion, les deux médecins concluent que le centre spécialisé ne pourra rien faire de plus pour ce patient. Tous raccrochent. « Pauvre petit chou », souffle Roxane Pingault.

Dans ce cas-ci, aucun transfert n’est réalisé. Mais Mme Ouellet estime que le COOLSI remplit tout autant sa mission.

En mettant rapidement en contact les bons intervenants, on fait en sorte que le patient se retrouve au bon endroit. Éventuellement, le COOLSI veut d’ailleurs étendre cette téléexpertise et doter les médecins d’outils afin de pouvoir aller plus loin dans leur évaluation à distance.

L’équipe du COOLSI le constate : le confinement a un effet direct sur le nombre de cas de COVID-19 et la pression dans les hôpitaux. Alors que c’était la folie durant les Fêtes, le nombre de cas a diminué après l’imposition du couvre-feu en janvier. « En 10 jours, on a coupé de moitié le nombre d’appels qu’on reçoit ici », note la Dre Ouellet.

Le jour de la visite de La Presse, François Legault s’apprêtait à annoncer les mesures de son « petit déconfinement ». Les intervenantes du COOLSI ignorent quels en seront les effets. Mais elles sont prêtes si jamais leurs téléphones se mettent à sonner sans arrêt de nouveau.