(Ottawa) Le Canada devrait être en mesure, d’ici quelques mois, de réduire sa dépendance aux usines établies à l’étranger pour la production de vaccins efficaces contre la COVID-19. Le gouvernement Trudeau annoncera sous peu que la société pharmaceutique américaine Novavax a accepté de produire son vaccin, s’il est approuvé par Santé Canada, dans les nouvelles installations du Conseil national de recherches du Canada (CNRC), avenue Royalmount à Montréal.

Publié le 2 févr. 2021
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Le premier ministre Justin Trudeau doit confirmer cette importante nouvelle au cours des prochains jours, selon des informations obtenues par La Presse auprès de sources sûres. Il est prévu que M. Trudeau tienne une conférence de presse ce mardi afin de faire le point sur la situation de la pandémie.

Une telle annonce permettrait de calmer le flot de critiques qui accablent le gouvernement Trudeau depuis quelque temps au sujet de sa stratégie d’approvisionnement en matière de vaccins. Au cours des dernières semaines, les fabricants de deux vaccins, Pfizer et Moderna, ont tour à tour annoncé une réduction des livraisons des doses attendues par le Canada, forçant les provinces à réorganiser de fond en comble leur campagne de vaccination alors que la deuxième vague de la pandémie continue de faire des victimes au pays.

Dans le cas de Pfizer, les livraisons ont été réduites parce que la société procède à des travaux d’agrandissement de son usine en Belgique, qui fournit les doses du vaccin au Canada. Ces travaux doivent permettre d’augmenter la capacité de production par la suite. Malgré tout, le Canada continue de tabler sur la réception de 4 millions de doses du vaccin de Pfizer d’ici la fin de mars et de 2 millions de doses du vaccin de Moderna également d’ici la fin de mars.

146 millions de dollars investis

En août, Justin Trudeau a annoncé un investissement de 126 millions de dollars pour les nouvelles installations du CNRC. Celles-ci doivent servir à « soutenir la fabrication de candidats vaccins pour les situations d’urgence, aussitôt qu’un vaccin contre la COVID-19 sera disponible et approuvé par Santé Canada », pouvait-on lire dans le communiqué de presse du bureau du premier ministre à l’époque.

Parallèlement, Ottawa s’est engagé à fournir 20 millions de dollars par année pour couvrir les coûts d’exploitation des nouvelles installations.

PHOTO GRAHAM HUGHES, THE CANADIAN PRESS

Le premier ministre Justin Trudeau, la ministre Mélanie Joly et le ministre Navdeep Bains visitant les installations du CNRC, en août dernier

En principe, les travaux de construction de ces nouvelles installations, qui doivent prendre le nom de Centre de production de produits biologiques, doivent être terminés en juillet. On estime que le Centre aura une capacité de production d’environ 2 millions de doses par mois, selon la complexité des procédés de fabrication du vaccin.

Selon des informations obtenues par La Presse, le nouveau ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, s’est aussi entretenu avec d’autres sociétés pharmaceutiques dans l’espoir de les convaincre de lancer une production de leurs vaccins au Canada.

Efficace à 89 %

Novavax, qui a pignon sur rue au Maryland, a discrètement déposé vendredi une demande auprès de Santé Canada afin de faire approuver son vaccin, qui, selon des études, serait efficace à 89 %. Le Canada a conclu une entente avec l’entreprise afin d’acheter 52 millions de doses du vaccin, en plus d’une option pour mettre la main sur 24 millions de doses supplémentaires.

Novavax est le cinquième fabricant de vaccins à soumettre une demande d’examen continu. AstraZeneca, Pfizer-BioNTech et Moderna ont soumis leurs demandes au début du mois d’octobre, tandis que Johnson & Johnson a emboîté le pas à la fin de novembre. Novavax n’a pas donné suite à la demande d’entrevue de La Presse lundi.

« La production locale de vaccins est un problème comparable à ce qu’on a vu dans les CHSLD. C’est un problème qui a pris naissance il y a plus d’une quinzaine d’années et qui a été mis en relief par la pandémie de COVID-19 », a confié à La Presse une source gouvernementale qui a réclamé l’anonymat parce qu’elle n’était pas autorisée à parler publiquement de ce dossier.

La question est de savoir : que faisons-nous à partir de maintenant ? Une partie du problème découle des coûts. Combien sommes-nous prêts à investir pour nous préparer à une pandémie qui arrive normalement une fois tous les 100 ans ?

Une source gouvernementale

« Plusieurs diront aujourd’hui qu’il faut être prêt pour cet évènement qui arrive une fois tous les 100 ans. Malheureusement, au cours des dernières décennies, nous avons toujours gagé qu’une telle pandémie n’arriverait pas de notre vivant », a ajouté cette source.

Un potentiel de production

Professeur adjoint à l’École d’administration publique et de politique gouvernementale de l’Université Carleton, Marc-André Gagnon estime que le Canada n’est pas dépourvu de capacité de produire des vaccins.

« Il y a GlaxoSmithKline à Québec qui a une immense capacité de production, l’Institut Armand-Frappier, le Conseil national de recherches du Canada, on a plein de petites entreprises capables de produire des biomolécules ou des bioréacteurs nécessaires au vaccin », énumère le spécialiste de politiques pharmaceutiques.

« La question, c’est de savoir si on a la volonté politique pour s’assurer qu’on met ces capacités de production vaccinales à contribution pour la COVID-19 », insiste-t-il en entrevue avec La Presse.

Car si Ottawa peut invoquer la Loi sur les mesures d’urgence pour émettre des décrets, il peut très bien le faire « pour contourner des droits de propriété [des pharmaceutiques] et s’assurer de travailler ensemble pour le bien commun », note le professeur Gagnon.

Mais le gouvernement canadien n’est pas le seul à blâmer ; le nationalisme vaccinal et la recherche du profit ne sont jamais bien loin.

A priori, par exemple, l’Université d’Oxford devait utiliser des licences non exclusives et libres de droits pour le vaccin qu’elle développait, mais l’établissement britannique a ensuite reculé et conclu une entente avec AstraZeneca, qui lui a accordé une licence exclusive, dit Marc-André Gagnon.

« Des signaux d’alarme »

Il reste que l’on s’est départi d’atouts qui auraient pu aider à juguler la crise sanitaire actuelle, a fait valoir le DJoel Lexchin, professeur émérite à l’Université de York et médecin urgentiste à Toronto auprès des députés du comité permanent de la santé, lundi.

« En 1989, on a vendu le laboratoire [public de Toronto] Connaught à une compagnie française ; en 2005, ID Biomedical [Vancouver] a été vendu à GlaxoSmithKline. Donc, lorsque la pandémie a frappé, on n’avait aucune institution publique de production. […] On était vulnérables », a-t-il souligné.

« On avait eu des signaux d’alarme avec la crise du SRAS en 2003, la H1N1 en 2009, et le rapport Naylor [2003] recommandait qu’on développe une stratégie de vaccination indépendante, mais nous ne l’avons jamais fait », a noté celui qui étudie les politiques pharmaceutiques depuis environ 40 ans.