Enseignante au primaire dans une école de Montréal, Marie-Josée Latour se sent coincée « dans une position intenable ».

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Inquiets de la qualité de l’air en classe, alors que la propagation de la COVID-19 par aérosols est reconnue, les parents de ses élèves de 5e et 6e années se sont cotisés pour acheter deux purificateurs d’air portatifs à filtre HEPA. L’enseignante les a branchés dans sa classe au retour des Fêtes. Or, sa directrice lui ordonne de les retirer, invoquant une directive du centre de services scolaire de Montréal (CSSDM).

« Je ne souhaite évidemment pas faire preuve d’insubordination face à mes patrons, mais je souhaite de tout cœur protéger mes élèves et leurs familles, qui se sont cotisées pour acheter ces appareils, a expliqué l’enseignante à La Presse. La suite me stresse au plus haut point. Je ne sais pas si je vais faire face à des mesures disciplinaires pour avoir fait le choix de protéger mes élèves. »

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Marie-Josée Latour, enseignante à l’école Élan, à Montréal

Dès le 11 août, Mme Latour – avec deux autres enseignants de son école primaire – a mis fin à ses vacances pour aider la direction à préparer l’établissement afin d’accueillir les élèves de façon sécuritaire. Elle enseigne depuis 15 ans à l’école Élan, une école alternative du Plateau Mont-Royal.

À la rentrée de septembre, bien avant que Québec ne rende la mesure obligatoire, l’école a demandé aux parents de fournir un masque à leurs enfants dès la première année pour les déplacements dans les corridors. L’enseignante a également sorti près de 400 $ de ses poches pour installer un grand plexiglas à l’avant de sa classe.

Mme Latour – qui travaille dans une école vétuste sans système de ventilation mécanique – a enseigné tout l’automne les fenêtres ouvertes. Or, à la mi-décembre, il s’est mis à faire trop froid. À la même période, elle a contracté un virus ; ce n’était finalement pas la COVID-19, mais elle a eu la frousse.

Au même moment, trois autres de mes collègues ont aussi contracté des virus différents. J’ai commencé à me questionner sérieusement au sujet de la transmission par aérosols. Les parents de ma classe aussi, parce qu’il s’est avéré que certains élèves avaient aussi eu de légers symptômes de rhume.

Marie-Josée Latour, enseignante à l’école Élan

Un papa de sa classe, ingénieur de profession, a lancé un appel aux autres parents pour vérifier s’ils étaient disposés à acheter des purificateurs pour la classe. Dix-sept parents sur vingt ont répondu par l’affirmative.

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Sylvain Plante, ingénieur de profession, et son fils Zackary

Le papa en question – Sylvain Plante – a « fait ses devoirs » avant d’acheter les purificateurs d’air portatifs munis de filtres HEPA. Ces équipements de filtration à haute capacité permettent de diminuer la charge virale dans une pièce, vante-t-il en citant des experts, dont une équipe de l’Université Harvard. « En matière de santé et de sécurité, on n’est jamais trop prudent, insiste l’ingénieur. Chose certaine, les purificateurs d’air ne peuvent pas nuire quand ils s’ajoutent aux autres mesures : lavage des mains, port du masque et distanciation. »

Sous le choc

Les parents et l’enseignante ont compris à la suite de leurs premiers échanges avec la directrice qu’elle était d’accord avec l’achat d’appareils tant que l’initiative venait des parents, et non d’un membre du personnel. Ils ont compris qu’elle se dissociait du projet, mais qu’elle ne l’interdisait pas. Toutefois, le 16 décembre, la directrice a envoyé un courriel à l’enseignante – qui venait de recevoir les appareils –, lui demandant de ne pas les brancher. « J’étais sous le choc », dit Mme Latour.

Au cabinet du ministre de l’Éducation, on explique que les dispositifs de filtration mobiles (ou purificateurs d’air) ne sont ni recommandés ni interdits. « Si, exceptionnellement, une école souhaitait installer de tels dispositifs, elle devrait obligatoirement et préalablement avoir l’autorisation d’experts qualifiés en la matière provenant du comité tripartite (MEQ-CNESST-MSSS) et membres d’un ordre professionnel, a dit son porte-parole Bryan St-Louis à La Presse. Ceux-ci devront également s’assurer de leur installation adéquate et de leur bon fonctionnement. »

Le 8 janvier, après avoir écouté la conférence de presse du ministre de l’Éducation durant laquelle ce dernier a indiqué que l’utilisation des purificateurs d’air n’était pas recommandée, mais pas non plus interdite, Mme Latour avait pourtant conclu qu’elle pouvait brancher les deux appareils dans sa classe.

Ce jour-là, aux côtés du ministre, le DRichard Massé, de la Santé publique, a expliqué qu’il ne recommandait pas de placer des purificateurs d’air dans les écoles, en fondant son analyse sur un rapport d’experts. Ces experts expliquent que la transmission de la COVID-19 par aérosols est possible dans les locaux non ventilés, mais qu’il ne s’agit pas du mode d’infection principal. Les dispositifs de filtration pourraient, en théorie, aider à réduire ce risque. Sauf qu’en pratique, ils sont difficiles à utiliser dans une classe. Puisqu’on ignore qui est infecté, on ignore où les placer pour qu’ils soient efficaces, toujours selon ces experts.

Leur conclusion diffère de celle d’un groupe d’experts canadiens et internationaux qui, dans une lettre ouverte publiée le 4 janvier, recommande, dans les lieux où la ventilation laisse à désirer, de « distribuer des unités portables de filtration de l’air (HEPA) dans le format requis ou des appareils artisanaux utilisant des filtres MERV-11/13 et des ventilateurs pour filtrer les bioaérosols ». Rappelons que les deux tiers des écoles du Québec n’ont pas de système de ventilation mécanique.

Le samedi 23 janvier, l’enseignante dit avoir reçu un appel de sa directrice qui lui aurait formellement interdit d’utiliser les purificateurs. Des parents de la classe ont contacté La Presse, car ils s’opposent à cette décision de la direction.

« Si mes enfants étaient anglophones, on aurait le droit d’en installer dans la classe. C’est frustrant », lâche M. Plante, faisant référence au fait que le centre de services scolaire Lester-B.-Pearson a fait l’achat de purificateurs d’air HEPA pour l’ensemble de ses 17 écoles et centres à ventilation naturelle, s’appuyant « sur les pratiques éprouvées d’autres pays du monde » et sur diverses études universitaires.

« La politique avant le bien-être des enfants »

Valérie Richard, mère d’un autre enfant de la classe, a pour sa part « l’impression qu’on fait actuellement passer la politique avant le bien-être des enfants ». Elle compare la situation actuelle aux tergiversations autour du port du masque, l’hiver dernier.

Québec a tardé à imposer [le masque] parce que le D[Horacio] Arruda disait que les Québécois seraient incapables de le porter correctement, alors que les scientifiques partout sur la planète disaient que c’était une mesure à prendre pour se protéger. On est témoins de la même incohérence, mais cette fois-ci dans le débat sur la qualité de l’air.

Valérie Richard, mère d’un enfant dans la classe de Marie-Josée Latour

Mme Latour a accepté de nous accorder une entrevue bien qu’elle craigne d’être sanctionnée par son employeur. Personne n’a encore débranché les appareils dans sa classe. L’Alliance des professeures et professeurs de Montréal assure que l’enseignante peut compter sur son « soutien indéfectible ». « Les écoles figurent parmi les principaux milieux d’éclosion. L’employeur devrait faire le nécessaire pour rassurer son personnel », a indiqué à La Presse sa présidente, Catherine Beauvais-St-Pierre.

Questionné par La Presse, le CSSDM dit se fier aux conclusions du groupe d’experts retenues par le ministère de l’Éducation. Il n’a pas précisé s’il avait donné la directive de débrancher les appareils déjà utilisés. « À l’heure actuelle, il est demandé au milieu scolaire de réaliser des mesures du taux de dioxyde de carbone (CO2) dans tous les établissements d’ici le 15 mars, et des actions doivent être posées dès que le seuil de 1000 parties par million (ppm) est dépassé, explique son porte-parole Alain Perron. C’est ce sur quoi le CSSDM travaille actuellement. »