Pendant toute une soirée, le Service de police de Saint-Jérôme a ouvert les portes de son opération couvre-feu à La Presse. Quatre heures à patrouiller dans la ville endormie et à contrôler les rares noctambules encore dehors.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Vendredi soir, les livreurs de repas et les déneigeurs ont remplacé les fêtards dans les rues du centre-ville de Saint-Jérôme.

Passé 20 h, les rares noctambules qui se déplacent encore dans la ville ont de fortes chances d’être interceptés par Alexandre Perreault et Jonathan Blais, deux agents affectés aux opérations COVID-19 par le Service de police de Saint-Jérôme. Avec un autre duo de policiers, ils patrouillent dans la ville pour faire respecter le couvre-feu décrété par Québec il y a deux semaines.

Au cœur de leur travail : un délicat jeu d’équilibriste entre vraies ou fausses excuses, complotisme, pauvreté et maladie mentale.

Denis M. revient de faire des emplettes au dépanneur lorsqu’il est intercepté par la voiture des policiers dans la rue Saint-Georges, à 20 h 45. Le septuagénaire ne se dirige même pas vers chez lui, mais plutôt vers un guichet automatique pour y payer son compte d’électricité.

« Ça ne doit pas être la fin du monde », réplique-t-il à l’agent Perreault, qui lui fait remarquer qu’il viole le couvre-feu. Ses commissions, c’est « tout le temps, tout le temps, tout le temps après 20 h » qu’il les fait, poursuit-il candidement. Pourquoi ? « Je ne suis pas prêt avant. »

Une infraction claire. Et un récidiviste avoué, en plus. Le constat ne se fera pas attendre : 1550 $ au total.

Sauf que pendant que l’agent Blais rédige le document, son collègue continue à discuter avec l’homme. Rapidement, son discours prend des tournures étranges : prédictions occultes, attentats du 11 septembre 2001 et souvenirs lointains se mélangent. Les policiers décident de reconduire l’homme chez lui et d’appeler une intervenante sociale. Et de garder le constat dans leur manche.

Ils ont choisi de lui donner une chance. « Selon ce qu’il me dit, il ne sortira plus », explique le policier Perreault. « S’il ressort après 20 h, c’est sûr qu’il va se faire intercepter. » Et il risque alors de recevoir deux constats d’infraction.

« Les gens étaient prêts »

Pour un Denis M. qui déambule illégalement après 20 h, des milliers de Jérômiens restent cloîtrés chez eux chaque soir. Quelques centaines d’autres n’ont pas le choix de sortir.

« Je dirais que 90 %, 95 % des gens que l’on intercepte ont leur attestation », le document qu’une entreprise essentielle peut remettre à ses employés afin de leur permettre de se déplacer après 20 h, explique l’agent Claude Traversy. Avec sa partenaire Elisabeth Desjardins, il fait aussi partie de l’équipe mise sur pied par la police locale pour faire appliquer les consignes sanitaires.

À Saint-Jérôme comme ailleurs, l’époque des avertissements est révolue en matière de COVID-19 : à moins d’avoir une attestation ou une excuse béton, les récalcitrants ne doivent pas espérer échapper à une contravention.

« L’objectif, c’est d’être capable d’être sévère et d’appliquer le couvre-feu, mais on continue à utiliser notre jugement et à bien travailler », fait valoir le policier Jonathan Blais.

Vendredi soir, les deux équipes ont contrôlé des livreurs, plusieurs travailleurs de la santé, une travailleuse agricole et une mère qui jouait au taxi pour son fils travaillant chez St-Hubert. Chacun avait en main son attestation. Aucune dénonciation pour un rassemblement, une occurrence relativement rare.

Annie Tourangeau revenait de la résidence pour aînés où elle travaille lorsque les policiers l’ont interceptée. « Je viens de finir mon shift », dit-elle. « C’est une très bonne idée [le couvre-feu]. Je vois l’impact de la COVID-19, [la résidence] est devenue une zone rouge depuis cette semaine. On a beaucoup de cas. On a 45 résidants et environ 10 cas. Ça monte très vite. J’espère que [le couvre-feu] peut aider. »

Dès les premières journées du couvre-feu, les règles avaient été assimilées par la grande majorité des citoyens, souligne l’agent Perreault. « Les gens étaient prêts. C’était surprenant », décrit-il. À Saint-Jérôme comme ailleurs, les policiers ont activé leurs gyrophares dans les rues pour marquer le début du premier couvre-feu en plus d’un siècle au Québec.

Depuis, le même scénario se reproduit chaque fois, explique Alexandre Perreault : un flot constant de travailleurs essentiels et quelques délinquants de 20 h à minuit, puis des rues complètement vides jusqu’au lendemain matin.

« Ça nous a fait voir à quel point il y avait de la livraison de repas ! », ajoute-t-il.

La COVID-19, « je n’y crois pas »

L’église Sainte-Paule a été transformée en refuge pour sans-abri en septembre dernier : Saint-Jérôme compterait des dizaines d’itinérants, beaucoup plus que ses voisines de la couronne nord.

Vendredi soir, dans la nef, chaque lit était occupé et ceux qui n’étaient pas arrivés assez tôt en journée devaient se replier vers la roulotte chauffée installée tout près par un autre organisme communautaire.

Sur place, Sabrina Sales s’assurait que la nuit se passe le plus sereinement possible dans l’église. Avant le couvre-feu, « on avait une plus petite capacité », explique-t-elle. Les usagers « doivent rester autour des deux organismes », celui qui gère l’église et celui qui gère la roulotte. « Tout le monde est au courant du couvre-feu », ajoute-t-elle.

Ça n’empêche pas certains d’entre eux de tenter le diable. Maxime Silva, un itinérant, a sauté dans l’un des derniers trains de Montréal à Saint-Jérôme et est arrivé en ville après le couvre-feu. Intercepté par les agents Traversy et Desjardins, il s’en sortira avec un avertissement et un ordre clair de se rendre à l’église Sainte-Paule le plus vite possible.

Vers 22 h 30, le même duo d’agents accoste Pascal dans la rue Laviolette. L’homme a son propre appartement, mais vit en marge de la société, en quêtant et en touchant l’aide sociale. Il est un « client » régulier de la police de Saint-Jérôme.

Ce soir, il rentre chez lui après une soirée chez un ami et « était sûr qu’il était un peu plus de bonne heure ».

Cette fois, pas de tolérance. Son discours n’aide en rien sa cause. « Moi, je ne suis pas capable. Je ne crois pas à ça premièrement », la COVID-19, lâche-t-il, pendant que les policiers rédigent le constat d’infraction. « Je n’y crois pas pantoute. Je trouve ça stupide à les entendre parler, je n’y crois pas. »

Une sortie acceptable

D’autres interventions sont plus réjouissantes. Au volant de son F-150, Adam Hyszko n’a absolument pas la tête au couvre-feu et aux attestations. Et les policiers ne peuvent pas le lui reprocher.

« Je suis en train d’avoir un bébé ! », lance-t-il, tout sourire, lors de son interception tout près de l’Hôpital de Saint-Jérôme. La petite Mia, son premier enfant, est née la veille. Sa maman a envoyé M. Hyszko chercher quelques articles essentiels.

« Je savais que ça arriverait. C’est normal, il y a un couvre-feu », dit-il, la bonne humeur impossible à couvrir.

– Avec la collaboration de Daniel Renaud, La Presse