Même si l’étude complète sur l’efficacité de la colchicine pour traiter la COVID-19 n’est pas encore publiée, les premiers résultats dévoilés vendredi par l’Institut de cardiologie de Montréal suscitent déjà un vif intérêt un peu partout dans le monde. Chez nous, les médecins au front de la pandémie accueillent la nouvelle avec un mélange d’enthousiasme et de prudence.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Samedi, ce sont les autorités de la Belgique qui se sont le plus avancées. Sur les ondes de RTL Info, Yves Van Laethem, porte-parole interfédéral de la lutte contre le coronavirus, a parlé d’« un élément fondamental » qui pourrait « clairement diminuer le poids sur le réseau hospitalier, en plus de sauver des vies ».

La colchicine « ne coûte pratiquement rien », a-t-il dit, et ce médicament « est connu depuis des décennies. C’est un médicament qui pourrait se généraliser sous prescription par le médecin traitant, qui sait que son patient est à risque ».

Si les résultats se confirment, la molécule, utilisée dans le traitement de la goutte et de la péricardite, en cardiologie, pourrait être le premier médicament oral au monde susceptible de réduire sensiblement les risques d’hospitalisation des personnes atteintes de la COVID-19.

Mais il est encore trop tôt pour crier victoire, car pour l’instant, on ne dispose toujours que d’un simple communiqué d’une page publié vendredi.

« L’analyse des 4159 patients dont le diagnostic de COVID-19 était prouvé par un test nasopharyngé (PCR) a montré que la colchicine réduisait de façon statistiquement significative le risque de décès ou d’hospitalisations comparativement au placebo. Chez ces patients avec diagnostic prouvé de COVID-19, la colchicine a entraîné des réductions d’hospitalisations de 25 % », peut-on lire.

Mais pour l’ensemble des 4488 participants, on écrit dans le même communiqué qu’on « approchait la signification statistique », sans donc l’atteindre.

Cette nuance soulignée sur Twitter par le gériatre québécois Quoc Nguyen, du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, l’amène à rester sur ses gardes.

Dès que l’étude COLCORONA sera publiée, attendons-nous à des débats rigoureux et contestés sur l’interprétation des tests d’hypothèse, de l’importance (ou non) du statistiquement significatif […]

Le gériatre Quoc Nguyen, sur Twitter

Les participants – qui n’étaient donc pas déjà hospitalisés – avaient tous plus de 40 ans et présentaient au moins un risque de complications, comme un surpoids, un diabète, de l’hypertension, une maladie cardiaque, de l’asthme ou un âge avancé.

Intérêt pour l’étude

En entrevue, le docteur Jean-Claude Tardif, directeur du Centre de recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal et chercheur principal de l’étude COLCORONA, a indiqué avoir reçu 500 courriels dans la journée de samedi. Sur les réseaux sociaux, c’était aussi la nouvelle COVID-19 du jour.

PHOTO FOURNIE PAR L’INSTITUT DE CARDIOLOGIE DE MONTRÉAL

Jean-Claude Tardif, directeur du Centre de recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal

Le Dr Tardif a indiqué à La Presse qu’il entendait remettre dès dimanche au gouvernement du Québec (qui a été l’un des acteurs qui ont financé l’étude) le manuscrit en cours de rédaction qui a été promis à une revue médicale réputée qu’il n’a pas nommée.

Si l’article est accepté, il sera revu par des pairs et il pourrait être publié « dans trois à quatre semaines », estime le Dr Tardif.

Vu l’intérêt pour son étude, il souligne qu’il tentera de négocier une publication encore plus rapide.

Comme ce n’est pas un nouveau médicament « et qu’il est déjà disponible en pharmacie », le DTardif croit que les médecins pourraient le prescrire à des patients atteints de la COVID-19 sans attendre le feu vert de Santé Canada pour le traitement spécifique de la COVID-19.

Entre enthousiasme et prudence

Les intensivistes qui sont au front de la pandémie et qui ont été contactés par La Presse samedi ont dit espérer que l’étude était aussi prometteuse qu’elle le semblait, mais ils ont ajouté qu’ils attendraient d’en connaître les détails avant de se prononcer.

L’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette n’a pour sa part rien caché de son enthousiasme sur Twitter. « Ça, mes amis, c’est de la vraie science. Une étude contrôlée, randomisée, à double insu, chez des patients à risque. Solide ! Bravo ! »

Joint à Boston, le cardiologue Marc Pfeffer, qui a fait partie du comité indépendant chargé de s’assurer de la sécurité des participants de l’étude du Dr Tardif, n’avait à peu près aucune réserve.

S’il avait dès aujourd’hui devant lui un patient de plus de 40 ans (comme dans l’étude) avec un diagnostic de COVID-19, le Dr Pfeffer assure qu’il lui prescrirait de la colchicine, et ce, « même s’il ne présente pas de facteurs de risque ».

Même avant le feu vert de Santé Canada ou de la Food and Drug Administration des États-Unis ? « On est en pleine pandémie, on a un médicament très abordable qui peut réduire de 25 % le risque d’hospitalisation. Je serais fier de le prescrire », a-t-il insisté, ajoutant que les participants ayant reçu le médicament n’ont pas été plus nombreux à souffrir d’effets secondaires graves que le groupe témoin ayant reçu un placebo.

« Le Québec devrait être fier [de l’étude] », a-t-il conclu.

Se disant d’un naturel prudent, la Dre Anne Gatignol, professeure et virologue à l’Université McGill spécialisée dans les virus émergents, estime que si la baisse du taux d’hospitalisation s’avère, ce serait effectivement une bonne nouvelle.

Mais qui devrait prendre de la colchicine et à quel moment ? Là est toute la question.

La Drd Gatignol rappelle qu’il s’agit d’un anti-inflammatoire et qu’avec un tel médicament, « il vaut mieux laisser le corps avoir d’abord une certaine réponse immunitaire dans les premiers temps de la maladie ». Aussi, dit-elle, quand l’étude de l’Institut de cardiologie a été lancée, elle a été surprise que les chercheurs l’administrent d’emblée, dès le résultat positif connu.

Chez les gens qui ont un facteur de risque, les bénéfices dépassent peut-être les risques. Par contre, s’il s’agissait de moi qui ai plus de 40 ans, mais qui n’ai pas de facteur de risque, il vaudrait peut-être mieux attendre un peu.

La Dre Anne Gatignol, professeure et virologue à l’Université McGill

Alain Lamarre, chercheur en immunologie et en virologie de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), parle pour sa part d’« un développement vraiment spectaculaire ».

Au départ, l’Institut de cardiologie a arrêté son étude avant d’avoir eu les 6000 participants qu’il visait au début. Bien qu’il n’en ait eu qu’un peu plus de 4000, cela en fait quand même « une des plus grosses études sur des gens ayant reçu un diagnostic ».

L’usine de Candiac est prête

Si les choses déboulaient vite et que la demande pour la colchicine explosait, le DDavid Goodman, président et chef de la direction de Pharmascience, a assuré samedi que l’entreprise « serait prête à répondre à la demande pour tout le Québec et pour tout le Canada », sans aucun problème.

« Ce n’est pas un produit à très haut volume », a-t-il fait observer, faisant référence au fait que le traitement n’exigerait que 30 comprimés.

L’usine de Candiac a déjà fourni les 200 000 comprimés nécessaires à l’étude de l’Institut de cardiologie de Montréal.

Sur les 1500 employés de l’entreprise, 1200 se trouvent au Québec.