« Ces gens-là ne devraient pas venir à l’hôpital. »

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Voilà la réflexion que s’est faite le médecin intensiviste Michel de Marchie après avoir récemment intubé un patient qui niait l’existence de la COVID-19, alors que ce même virus était en train de le tuer.

À l’unité de soins intensifs de l’Hôpital général juif de Montréal, où exerce le Dde Marchie, les 36 lits étaient occupés mercredi. Comme beaucoup de ses collègues au front depuis près d’un an, le médecin n’en peut plus des gens qui ne suivent pas les consignes sanitaires ou de ceux, pis encore, qui ne croient pas au virus.

« Ils n’ont rien fait pour se protéger, protéger leur famille et protéger les gens autour d’eux. Ils ont peut-être contaminé des étrangers. Ce n’est pas acceptable à l’heure actuelle, lâche-t-il. […] Ils viennent prendre les lits d’autres personnes qui, elles, font des efforts. »

Récemment, un de ses patients niant l’existence de la COVID-19 a refusé d’être intubé. L’intensiviste a dû expliquer à sa famille : « Si on ne l’intube pas, il va mourir. » Finalement, ses proches ont demandé qu’on lui sauve la vie.

Aux premières loges de la lutte contre le virus, le Dde Marchie plaide pour une « responsabilité sociale accrue ». « Chacun doit faire un effort. Si des gens ne sont pas prêts à le faire, aucun problème, c’est un choix personnel », souligne-t-il. Le médecin fait la comparaison avec un fumeur qui a un cancer du poumon.

« Mais accepte les conséquences de ta conduite. »

Soignants à bout de souffle

Sa frustration est partagée par des collègues de partout au Québec. Alors que le réseau est en train de craquer, six médecins intensivistes ont raconté à La Presse leur quotidien de plus en plus difficile. Ils lancent un cri du cœur à la population.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

La Dre Amélie Boisclair, interniste intensiviste à l’hôpital Pierre-Le Gardeur

« On pédale depuis des mois. On a besoin de savoir que le vent souffle de notre bord et que tout le monde pédale dans le même sens que nous. On est juste de plus en plus essoufflés. Si on est capables de sentir la communauté derrière nous, ça donne un second souffle. Tous les gestes comptent. Tout le monde fait partie de l’équipe », martèle la Dre Amélie Boisclair, interniste intensiviste à l’hôpital Pierre-Le Gardeur, à Terrebonne.

Les soins intensifs, dit-elle, ont ces jours-ci un taux d’occupation de 150 %. On utilise tous les lits de l’unité coronarienne, généralement réservée à d’autres malades. Des médecins et infirmières d’autres services ont été appelés en renfort.

Les équipes sont épuisées. Tout est beaucoup plus long avec les patients COVID. Et comme tout est plus long, ils font plus de complications. Ils font plus de surinfections. Des infections qu’on n’avait pas l’habitude de voir chez des personnes qui ont un système immunitaire normal. Ils sont très, très, très malades.

La Dre Amélie Boisclair, interniste intensiviste à l’hôpital Pierre-Le Gardeur

Les patients atteints du nouveau coronavirus drainent énormément de ressources, puisqu’ils demeurent longtemps aux soins intensifs, ajoute le Dr Mathieu Simon, intensiviste à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec. « Un infarctus, c’est deux, trois jours aux soins intensifs. Si vous venez pour une pneumonie, c’est six jours. La COVID, c’est quatorze jours. Donc, un cas de COVID, ça équivaut à plusieurs pontages. »

La Dre Boisclair décrit des patients intubés, allongés sur le ventre pour ménager leurs poumons. Elle décrit la fatigue de son équipe qu’elle admire tant et l’impuissance des familles. « C’est très difficile de se faire dire au téléphone les dernières paroles qu’un proche veut que tu ailles chuchoter à l’oreille de ton patient en lui tenant la main », lâche-t-elle, la voix brisée.

Au début du mois, la controverse des voyages dans le Sud a fait sauter le bouchon. Elle l’a vécue comme une claque au visage. Amélie Boisclair a publié sur sa page Facebook un message adressé au premier ministre Justin Trudeau et une série de photos montrant son visage enflé à force de porter un masque et des lunettes de protection. « Voici mon sud à moi. Tu vas voir, je rayonne », écrivait-elle.

« Il y a des bozos qui vont partir en voyage et qui ne vont pas faire leur quarantaine et qui seront peut-être asymptomatiques. Bref, ils continuent leur vie. Mais ça va peut-être frapper leur voisine ou quelqu’un qu’ils ont croisé et qui n’a rien demandé. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Le DPeter Goldberg, chef des soins intensifs du Centre universitaire de santé McGill

Chef des soins intensifs du Centre universitaire de santé McGill, le DPeter Goldberg témoigne lui aussi du poids émotionnel de voir tant de gens souffrir – des jeunes, des vieux – alors qu’ils ne sont pas accompagnés par leur famille. Voir des gens mourir seuls est de plus en plus lourd à porter, dit-il.

Je crois que la tragédie humaine que l’on vit actuellement est sous-estimée. Voir une personne mourir seule – ou encore avec un proche sur Zoom ou sur Skype –, c’est très troublant.

Le DPeter Goldberg, chef des soins intensifs du Centre universitaire de santé McGill

L’intensiviste parle d’une fatigue mentale – physique aussi pour certains – dans son équipe.

« Cela fait presque un an, mais on dirait que ça fait dix ans que ça dure », lâche-t-il. Les infirmières et les inhalothérapeutes font un travail « exceptionnel », dit-il, acceptant d’augmenter leurs heures de travail alors que leur santé est à risque, mais il constate que l’anxiété et le stress du personnel sont élevés actuellement.

« On roule alors que le réservoir est vide. Mais on continue de rouler », ajoute-t-il.

Hôpitaux surchargés

Les médecins interviewés par La Presse ne cachent pas leur inquiétude pour les prochaines semaines, impuissants devant la vague qui les submerge un peu plus chaque jour.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr Germain Poirier, intensiviste à l’hôpital Charles-Le Moyne

« On a du personnel absent, on est obligés d’avoir plus de lits. À 14 lits, on était pleins ; à 21, on peine à trouver des infirmières. L’enjeu, ce n’est pas le manque de lits, c’est le manque d’infirmières », dit Germain Poirier, intensiviste à Charles-Le Moyne.

Comme plusieurs hôpitaux de la région montréalaise, Charles-Le Moyne a rehaussé son offre aux soins intensifs, l’augmentant de 50 %. Mercredi, 17 de ces lits étaient occupés par des patients atteints de la COVID-19, la majorité intubés.

On a rapatrié des infirmières du bloc opératoire, qui ont reçu une formation accélérée. Si les ressources manquent, on pourra changer les ratios, explique le Dr Poirier. « D’une infirmière pour deux patients, on va passer à quatre ou six patients. En Italie, on s’est rendus à une infirmière pour dix patients. »

PHOTO FOURNIE PAR FRANÇOIS MARQUIS

Le DFrançois Marquis, chef des soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

Le DFrançois Marquis n’en peut plus de répéter le même message. Aux soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, dont il est le chef, la plupart des patients atteints de la COVID-19 l’ont contractée en contournant les règles sanitaires.

« Chaque tricherie et chaque entorse font mal à la communauté. Je le sais que c’est chiant pour tout le monde, les règles, mais il faut qu’on se tienne. »

J’ai un patient qui est allé voir sa mère à Noël. Aujourd’hui, il se bat pour sa vie aux soins intensifs. Un autre est décédé, car il a vu ses petits-enfants quelques heures durant les Fêtes.

Le DFrançois Marquis, chef des soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont

À Maisonneuve-Rosemont, le manque d’infirmières et d’inhalothérapeutes est criant. Jeudi soir, 16 des 18 places aux soins intensifs étaient occupées. Si tout le personnel était présent, l’unité pourrait augmenter sa capacité à 24 lits.

Dans la région de Québec, on est un peu moins sur la corde raide, observe le Dr Mathieu Simon, intensiviste à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec. Le service des soins intensifs, qui compte 42 lits, est néanmoins occupé à 100 %. « On marche sur un fil tranchant. » Si on augmente la capacité, « ça va être une gymnastique épouvantable ».

Vers le triage des patients ?

Avec l’afflux de patients ces jours-ci, le DMichel de Marchie craint plus que tout de devoir appliquer le plan de triage prévu par Québec si le pire scénario se confirme. « Je fais de la médecine pour sauver des patients, pas pour les achever », lâche-t-il.

« Appliquer cela à grande échelle, avec des gens très malades, ça va être des choix déchirants. Personne ne veut appliquer ça. Nous, on est là pour guérir. On n’est pas là pour dire aux patients qu’ils n’ont pas leur chance », ajoute son confrère Germain Poirier.

« Si le système déborde, ce n’est pas une question qui concerne juste les cas de COVID, ajoute la Dre Boisclair. Dans le pire des cas, tu arrives à l’hôpital, tu es jeune, tu as une appendicite et tous tes organes sont en train de lâcher… Je n’ai pas de place. En temps normal, ça se pourrait que tu ne t’en sortes pas, mais au moins, j’aurais essayé. C’est ça qui est difficile. »

Jusqu’ici, dit-elle, « on a été chanceux ».

« Mais la chance, ça tourne vite. Tout ça ne tient qu’à un fil. C’est des patients dans la quarantaine, dans la trentaine, dans la vingtaine. Un père de famille. Des gens qui ne font pas partie des statistiques de décès parce qu’on n’a pas manqué de respirateurs ou d’appareils de dialyse. »

Les soins intensifs en chiffres

85 %
Taux d’occupation habituel d’une unité de soins intensifs en temps normal

100 %
Taux d’occupation de plusieurs unités de soins intensifs en dehors de Montréal actuellement

150 %
Taux d’occupation de plusieurs hôpitaux de la grande région de Montréal. Ces hôpitaux doivent se préparer à mettre en application le Protocole national de triage pour l’accès aux soins intensifs.

200 %
Nombre maximal de lits supplémentaires qu’une unité de soins intensifs peut offrir. Avant même que ne soit atteint ce seuil critique, les nouveaux patients peuvent être transférés aux soins intensifs d’un autre hôpital.

200 % dans tous les hôpitaux
Seuil à partir duquel on commence à appliquer le Protocole national de triage pour l’accès aux soins intensifs. En vertu de ce protocole, un comité de trois personnes décidera, dans chaque établissement, quel patient peut avoir accès aux soins intensifs.

Source : Germain Poirier, président de la Société des intensivistes du Québec