La grogne est forte dans les résidences privées pour aînés (RPA) à la suite de la décision du gouvernement Legault de fermer les salles à manger de ces établissements jusqu’au 8 février.

Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse
Tommy Chouinard
Tommy Chouinard La Presse

« Quand j’ai su que je devais emprisonner mes 34 personnes âgées de 90 ans dans une chambre, j’ai trouvé ça inacceptable », s’indigne Line Vincelli, directrice et propriétaire de la Résidence Outremont à Montréal. « On ne peut pas faire ça à des êtres humains. »

Les nouvelles directives ministérielles annoncées le 8 janvier interdisent les repas en salle à manger dans les RPA du 9 janvier au 8 février 2021. Les repas devront être servis aux unités locatives en appliquant de façon rigoureuse les mesures de prévention et de contrôle des infections, a indiqué le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec.

« Ce n’est pas un appartement qu’ils ont, c’est une chambre », affirme Mme Vincelli. André Crevier, résidant à la résidence Lilo, à L’Île-Perrot, depuis octobre 2017, trouve ce nouveau confinement dans sa chambre éprouvant. « Je trouve ça difficile, je m’ennuie », affirme-t-il.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Francine et Ginette Vallée, deux sœurs qui demeurent à la Résidence Saint-Eugène depuis trois ans

La fermeture des salles à manger, c’est très nocif pour les résidants. Les gens seuls se détériorent. Ils mangent moins, et je les vois vieillir plus vite.

Francine Vallée, qui habite à la résidence Saint-Eugène, à Montréal, depuis trois ans avec sa sœur Ginette

Les nouvelles directives ont été annoncées sans consultation préalable, déplore le président du Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA), Yves Desjardins. « Avant les Fêtes, j’avais supplié le gouvernement de ne pas faire ça. C’est le seul moment de la journée, ou presque, où les résidants peuvent voir du monde. Et il y a des mesures qui sont mises en place » pour réduire le risque de contamination, affirme-t-il. Il a tenté sans succès d’obtenir des assouplissements, en fonction de la taille de la résidence et du niveau d’autonomie des résidants, par exemple.

Le Ministère n’a jamais fait la preuve que les salles à manger étaient à l’origine d’éclosions dans les RPA, plaide-t-il. « Il n’y a rien qui a démontré ça, et ça n’a jamais été discuté. » Le Ministère lui a simplement montré avant les Fêtes des statistiques signalant que 50 % des éclosions proviennent des employés et 40 %, des familles, des visiteurs ou des proches aidants.

« Ce n’était pas très concluant. Il n’y avait pas une source, mais plusieurs sources » aux éclosions, soutient-il. « Le Ministère me dit : “On n’a pas le choix, les cas et les hospitalisations n’arrêtent pas de monter, etc.” Je comprends, mais on en demande beaucoup aux aînés. »

Il se dit « bombardé de messages » de la part des membres du RQRA pour dénoncer la fermeture des salles à manger. « Cette mesure-là, elle ne passe pas. Je n’ai pas vu ça depuis le début de la pandémie ! », lance-t-il. Il a remis à La Presse des courriels de membres, anonymisés, parlant d’une décision « irréfléchie » qui aura un impact « extrêmement grave » sur la santé mentale des résidants.

Des résidants pénalisés

À la Résidence Saint-Eugène, près de la totalité des 175 résidants avaient l’habitude de se retrouver aux repas à la salle à manger. « On trouve ça dommage pour nos résidants. Ils trouvent ça vraiment plate, mais on comprend les directives », explique Jessie Paradis, directrice de la Résidence Saint-Eugène.

« On trouve ça plate, parce que c’était le seul endroit où on sentait la présence d’autres personnes, indique Ginette Vallée. Ça contribue à notre isolement. »

Certains résidants sont toutefois rassurés par les nouvelles mesures, indique Mylène Dupéré, vice-présidente des affaires publiques et communications corporatives pour Groupe Sélection, qui est propriétaire d’une quarantaine de résidences pour aînés au Québec. « Il y a des gens qui sont contents que des mesures soient prises pour les sécuriser », explique-t-elle.

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Jessie Paradis, directrice de la Résidence Saint-Eugène

Ici, on n’est pas en éclosion, on n’a pas de cas, donc les gens se sentent pénalisés même s’ils font tous les efforts nécessaires.

Jessie Paradis, directrice de la Résidence Saint-Eugène

Mme Vincelli déplore que les mesures ne soient pas adaptées pour chaque résidence. « Il y a des résidences qui ont 400 personnes et 15 étages, mais il y en a d’autres qui sont des plus petites résidences à l’échelle humaine comme la mienne, avec 34 personnes seulement. Le problème, c’est qu’on ne peut pas prendre une décision de façon unilatérale pour l’ensemble des résidences privées », explique-t-elle.

Pire qu’au printemps

Selon Mme Paradis, l’annonce de la fermeture des salles à manger avait été mieux reçue au printemps dernier. « Dans la première vague, tout le monde voulait mettre la main à la pâte. Maintenant, c’est un marathon, on est plus épuisés », explique Mme Paradis.

Je comprends les mesures, mais il y a une fatigue morale qui s’installe. C’est l’hiver, en plus, et c’est plus difficile pour sortir.

Francine Vallée

Mme Dupéré précise toutefois que les résidants ne sont pas confinés dans la résidence, contrairement au mois de mars dernier. « Ils peuvent sortir, aller faire des courses à l’épicerie et pour eux, c’est fort apprécié », indique-t-elle.

En date du 11 janvier, 192 des 1700 RPA du Québec avaient au moins un cas actif de COVID-19. On y comptait au total 1741 résidants infectés (en hausse de 98 en 24 heures). Parmi les établissements touchés par la pandémie, 26 sont dans « une situation critique », avec plus de 25 % des résidants infectés (jusqu’à 80 % dans certains cas), selon le relevé du Ministère. Douze sont « sous haute surveillance » (entre 15 % et 25 % de résidants infectés) ; 154 ont moins de 15 % de personnes malades, dont une trentaine ont un cas actif. Dans les 192 RPA, on a rapporté 312 morts depuis le début des éclosions en cours. Depuis le début de la pandémie, 1718 résidents de RPA sont décédés de la COVID, dont 146 depuis le 1er septembre.