Dès samedi, les Québécois devront se conformer à un couvre-feu entre 20 h et 5 h. Explications sur la mesure, ses effets et son application.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

À quels endroits le couvre-feu a-t-il été instauré jusqu’ici ?

De nombreux pays ont eu recours au couvre-feu depuis le début de la pandémie, au moins dans certaines régions, que ce soit en Europe (Belgique, Espagne, Italie, Grèce…), en Asie ou ailleurs dans les Amériques (Porto Rico, Colombie…). En France, où un couvre-feu national à 20 h est en vigueur depuis l’automne, la mesure a été renforcée samedi dans 15 départements de l’est du pays, où six millions de Français doivent désormais être à la maison à 18 h — de nouvelles mesures seront également annoncées jeudi. Aux États-Unis, des couvre-feux locaux sont notamment en vigueur en Californie, en Ohio et au Massachusetts, généralement à partir de 22 h.

L’imposition d’un couvre-feu est-elle une mesure efficace ?

« Une mesure seule ne marche jamais, il faut un ensemble de mesures », rappelle Roxane Borgès Da Silva, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Mais oui, tout indique que le couvre-feu assomme la contagion. « En France, après l’imposition du couvre-feu le 30 octobre, ils sont passés en quelques jours de 80 000 cas à 10 000-20 000 cas par jour », dit Mme Borgès Da Silva. En conférence de presse mercredi, le DHoracio Arruda a rappelé que « le couvre-feu permet de diminuer les contacts », ce qui a donc une incidence sur la circulation du virus.

Comment la mesure est-elle appliquée ?

En France, toute personne qui se trouve hors de chez elle après l’heure du couvre-feu doit présenter une attestation dérogatoire (à télécharger sur le site du gouvernement) pour justifier sa sortie. Sans attestation, les personnes interceptées par la police sont passibles d’une amende de 135 euros (210 $CAN) à 3750 euros (5800 $CAN) en cas de récidive. Au Québec, l’amende variera entre 1000 $ et 6000 $, a annoncé le premier ministre François Legault. Par contre, les autorités québécoises n’exigeront pas pour le moment la présentation d’un document officiel pour justifier une sortie après l’heure du couvre-feu. En conférence de presse, M. Legault a dit « regarder la possibilité d’avoir des documents […] pour aider les policiers ». En attendant, « les policiers vont être compréhensifs, mais vont exiger de bonnes raisons » pour justifier une sortie après 20 h. L’approche québécoise sera-t-elle suffisamment dissuasive ? se demande Roxane Borgès Da Silva. « Les gens vont devoir négocier avec les policiers pour ne pas avoir d’amendes. On peut toujours avoir une bonne raison d’être dehors… »

À quand remonte le dernier couvre-feu imposé au Québec ?

Non, ce n’était pas lors de la crise d’Octobre 1970. Contrairement à ce que plusieurs médias (dont La Presse…) ont écrit mercredi, il n’y a jamais eu de couvre-feu imposé au Québec par le gouvernement fédéral pendant la crise d’Octobre, rappelle l’auteur et historien Louis Fournier. La Loi sur les mesures de guerre, invoquée par le gouvernement fédéral en octobre 1970, contient plusieurs dispositions qui n’ont pas toutes été utilisées par les autorités. Les autorités se sont prévalues des dispositions pour effectuer des arrestations sans mandat, mais n’ont pas eu recours à l’imposition d’un couvre-feu ni à la censure, par exemple. Donc, hormis des mesures ciblées instaurées durant la Seconde Guerre mondiale à l’endroit de ressortissants japonais, ou dans certaines villes à l’endroit des adolescents, le dernier couvre-feu généralisé remonterait à l’époque de l’épidémie de grippe espagnole, qui a éclaté en 1918.

[encadré]

Comment vivre avec un couvre-feu

Lambert Leduc et Fannie De Longchamp, deux lecteurs de La Presse qui partagent leurs vies entre Londres et Paris, nous ont fait part de leur expérience du couvre-feu.

Comment c’est, la vie avec un couvre-feu ? « Si ce n’est la “condensation” de nos activités en journée, le couvre-feu ne gêne pas nos vies autant que l’on pourrait le croire. L’organisation et l’anticipation sont la clé et le couvre-feu est une mesure qui, selon nous, consiste en un bon compromis entre limiter les activités sociales afin d’endiguer la pandémie, tout en permettant aux gens de continuer de vivre dans une fenêtre de temps réduite. »

Est-ce difficile de s’y conformer ? « Ça dépend de la situation de chacun, évidemment, mais pour nous, ça a été assez facile de s’y conformer, car il y a très peu d’incitatifs à sortir après 20 h puisque tout est fermé (restaurants, cafés, bars, etc.). Le télétravail nous apporte une grande flexibilité dans l’organisation de nos journées. Par exemple, nous profitons pour faire notre activité physique sur l’heure du midi, ce qui nous évite d’y aller le soir pendant le couvre-feu. »

Est-ce facile, ou tentant, de le contourner ? « Que l’on veuille bien le croire ou non, l’hiver à Paris est plus froid que l’on pense ! Et donc la tentation d’être dehors en plein mois de janvier après 20 h n’est pas vraiment présente. C’est évident que, pour les soirs de week-end, nous aimerions plutôt rencontrer des amis… Cependant, nous voulons faire notre possible et optons plutôt pour les conversations vidéo du type Zoom, Facetime, etc. »