Dans le but d’augmenter la cadence de la vaccination, les autorités évaluent plusieurs possibilités, comme celle de ne pas stocker inutilement des doses maintenant que l’approvisionnement est assuré. Mais repousser l’administration de la seconde dose, comme envisagent de le faire certains pays, comporte des risques, avertissent les experts.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Dans le bras plutôt qu’au congélateur

« Tous les Canadiens, moi y compris, sont frustrés de voir des vaccins dans des congélateurs plutôt que dans les bras des gens », a lancé mardi matin le premier ministre Justin Trudeau. Pourquoi des fioles de vaccins sont-elles conservées au lieu d’être administrées ? Parce que chaque vaccin est constitué de deux doses qui doivent être injectées à trois ou quatre semaines d’intervalle pour une protection maximale, comme le recommandent les fabricants des deux vaccins actuellement homologués, Pfizer/BioNTech et Moderna. Ces « secondes doses » sont donc entreposées en attendant d’être injectées aux personnes qui ont reçu leur première dose depuis le début de la campagne de vaccination en décembre. Le Québec, comme la Colombie-Britannique et l’Ontario, a néanmoins décidé le 31 décembre d’utiliser ces doses pour vacciner un plus grand nombre de personnes et ces provinces attendront les prochaines livraisons de vaccins pour administrer la seconde dose.

Vaccination tout de suite, livraison plus tard

Le fait d’utiliser tout de suite les « deuxièmes doses » est acceptable « seulement si on a une relativement bonne assurance que de nouvelles doses seront livrées à temps » pour finir le processus de vaccination des premiers vaccinés, rappelle Alain Lamarre, professeur en immunologie et virologie à l’INRS. « Ça semble être le cas. Les deux fabricants ont laissé entendre qu’ils vont augmenter les livraisons, qu’il n’y aura pas de problème d’approvisionnement. Je pense qu’on peut donc aller de l’avant. » La seconde dose du vaccin n’est pas facultative : c’est elle qui permet d’atteindre la protection de 95 % contre une infection à la COVID-19.

Trois, quatre… ou douze semaines ?

Là où les experts sont plus circonspects, c’est dans la possibilité d’allonger le délai entre l’administration des deux doses – 21 jours (trois semaines) pour le vaccin Pfizer/BioNTech et 28 jours (quatre semaines) pour les vaccins Moderna et AstraZeneca (ce dernier n’est pas encore homologué au Canada). Certains pays comptent allonger ce délai pour pouvoir donner une première dose au plus grand nombre de personnes possible. Le Danemark a annoncé lundi étendre cette période à six semaines. Le Royaume-Uni compte lui attendre jusqu’à douze semaines entre les deux doses. Mardi, l’administratrice en chef de la santé publique du Canada, la Dre Theresa Tam, a demandé au Comité consultatif national de l’immunisation de se pencher sur la question. De son côté, l’Organisation mondiale de la santé s’est dite d’avis que la deuxième injection pouvait être retardée de quelques semaines « dans des circonstances exceptionnelles de contextes épidémiologiques et de contraintes d’approvisionnement ». Mais ce délai, selon l’OMS, ne peut pas excéder six semaines.

Des risques à calculer

Les fabricants eux-mêmes ont rappelé que « l’efficacité et la sécurité du vaccin n’ont pas été évaluées pour d’autres calendriers de dosage », a déclaré mardi le laboratoire allemand BioNTech. À l’Université Laval, le chercheur et professeur au département d’immunologie Denis Leclerc s’inquiète de voir les autorités gouvernementales remettre ce délai en question. « Il faut s’accrocher au niveau de certitude qu’on a : l’efficacité du vaccin a été prouvée après l’administration de deux doses à trois semaines d’intervalle », répète Denis Leclerc. « On n’est pas dans un projet de recherche académique, on est dans l’administration d’un vaccin pendant une pandémie. Il faut absolument adhérer au protocole qui a été testé parce que c’est ce qui nous garantit une protection de 95 %. Si on attend plus longtemps [entre les deux doses], on ne sait pas ce qui nous attend. » De plus, rappelle le chercheur, c’est la première fois qu’un vaccin de type ARN est administré à une si grande échelle « et le comportement du vaccin est très différent ».

Une démarche potentiellement contre-productive

Même réserve du côté d’Alain Lamarre, de l’INRS. « On ne sait pas combien de temps une seule dose pourrait nous protéger, dit-il. Le risque, c’est que des gens vaccinés soient infectés pendant ce délai entre les deux doses », explique-t-il, minant au passage la confiance du public dans le vaccin. De plus, le scientifique s’inquiète de la possibilité pour le virus de développer une mutation en s’attaquant à des sujets vaccinés, mais insuffisamment protégés. « Avec une réponse immunitaire moins efficace, le virus pourrait persister plus longtemps dans l’organisme et développer des mutations de résistance », dit-il. Si la réponse immunitaire est forte, le virus n’aura pas le temps de s’adapter pour survivre.

Les personnes guéries pourraient attendre

Par ailleurs, lors d’une conférence de presse mardi midi, le Groupe stratégique consultatif d’experts sur la vaccination (SAGE) de l’OMS a indiqué que si une personne devant être vaccinée en priorité avait été infectée par le SARS-CoV-2 (le coronavirus responsable de la COVID-19) dans les six derniers mois, elle pourrait être considérée comme immunisée et pourrait laisser sa dose à quelqu’un d’autre. Cette prise de position du SAGE survient alors que de nombreux experts ont encore des doutes sur l’immunité que procure une infection au SARS-CoV-2. « Je pense que nous devons être ouverts à ce type de décisions que doivent prendre certains pays selon leur propre situation épidémiologique », a dit Alejandro Cravioto, pédiatre de l’Université nationale autonome du Mexique qui dirige le SAGE. – Mathieu Perreault, La Presse