La pandémie et le confinement ont bouleversé nos repères temporels, selon un professeur en psychologie de l’Université Laval

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

« Dans la vie normale, je ne pense pas souvent à mon âge. Mais avez-vous remarqué ? Depuis le début de la pandémie, on se fait rappeler tous les jours l’âge qu’on a. »

Simon Grondin a eu du temps cette année, beaucoup de temps, pour voir passer le temps. Ce qui, pour un chercheur en psychologie qui s’intéresse à la perception temporelle, est une occasion en or d’observer la bête humaine en temps réel, sans avoir à l’enfermer dans un laboratoire.

Et l’une des choses qui l’ont frappé cette année, c’est ce rappel constant de la catégorie d’âge à laquelle on appartient : « jeunes adultes », « aînés », « enfants du primaire », « retraités actifs », « tout-petits », « plus de 70 ans », « élèves de 4e et 5e secondaire », « reste de la population active »… À d’autres moments, les expressions « morts excédentaires », « diminution de l’espérance de vie » ou « dernier Noël » ont fini par intégrer l’air du temps.

PHOTO FOURNIE PAR SIMON GRONDIN

Simon Grondin, professeur en psychologie de l’Université Laval

« On a été plongés dans un bain temporel très particulier », observe ce professeur en psychologie de l’Université Laval. En temps normal, rappelle Simon Grondin, « on oublie qu’on est en train de vieillir ». C’est le cas pour soi-même et pour ses proches. Mais le bain temporel de 2020 a changé notre regard sur notre entourage. « On se rend compte aussi que nos parents et grands-parents sont plus à risque, qu’ils s’approchent de la mort. » Le chercheur fait une pause avant de regarder la journaliste droit dans la lentille de la caméra de son ordinateur. « Mais oui, vous aussi, vous allez mourir un jour ! »

Il éclate de rire pendant qu’on écarquille les yeux. Et quel effet ça fait à notre cerveau de se faire rappeler, point de presse après point de presse, notre éphémère passage sur Terre ? Le chercheur hausse les épaules. Il n’a pas de données à ce sujet. Que des observations, pour le moment. « Et j’observe qu’on est conviés à y penser plus souvent. »

« Perdre la notion du temps »

Depuis le début de la pandémie, donc, Simon Grondin observe beaucoup. Dans un long article publié en octobre dans la revue scientifique Frontiers in Psychology, il apporte quelques éléments de réponse à ce « sentiment étrange » éprouvé par bien des gens lorsque les repères temporels ont basculé. « Je voyais les gens perdre la notion du temps », se souvient-il. « Et quand on perd ses repères, on risque de perdre de la motivation. Quand on a des échéances, on ramasse nos esprits en conséquence. »

Après six ou sept semaines de confinement, un paradoxe temporel s’est installé chez les confinés, a remarqué Simon Grondin. Pour certaines personnes, le temps s’est mis à passer très lentement et très vite à la fois. Un paradoxe difficile à comprendre, « mais qui révèle que l’organisation du temps dans notre mémoire occupe plus d’une voie », dit le chercheur.

Comment le temps peut-il s’écouler à deux vitesses ? Tout dépend de ce qu’on fait pendant que passent les heures. « La quantité d’informations nouvelles annoncées chaque jour a pu donner l’impression que le temps a passé vite », dit Simon Grondin. La gestion du télétravail, de l’école à la maison, de l’approvisionnement en nourriture pour éviter les heures d’affluence ou de la confection de masques à deux ou trois épaisseurs, toutes ces nouvelles tâches ont détourné l’attention du temps qui passe.

« Mais l’interruption des activités routinières, un peu comme lorsqu’on prend des vacances, peut donner l’impression que le temps s’est écoulé plus lentement. » La notion du temps nécessite d’avoir des points de repère, ajoute M. Grondin, et l’interruption des activités routinières fait perdre ces repères et crée de la confusion.

Si on estime rétrospectivement la durée d’un intervalle où il s’est passé plein d’activités ou d’évènements, notre mémoire, riche de nombreux souvenirs, nous amènera à penser que cet intervalle était long.

Simon Grondin, professeur en psychologie de l’Université Laval

D’autres éléments viennent aussi distordre notre rapport au temps, comme le fait que la plupart d’entre nous faisaient face à une situation complètement nouvelle – le cerveau et la mémoire avaient du mal à estimer la durée de ces évènements, puisqu’ils ne pouvaient la comparer avec celle d’un évènement semblable.

L’anxiété joue aussi un rôle dans la perception du temps en nous portant à surestimer la durée. Lorsqu’on est en présence d’une source de stress ou dans l’attente d’un évènement stressant, explique Simon Grondin, le temps semble long. Pourquoi ? Le chercheur évoque l’image d’une horloge interne dans le cerveau qui estime la durée : si le rythme, la pulsation du mécanisme, s’accélère à cause du stress, les secondes paraîtront plus longues.

L’impossibilité de savoir combien de temps va durer la crise est une source suffisante d’anxiété. S’il y a une chose que l’observateur du temps conseille, c’est de ne pas se concentrer sur un seul évènement, une seule date, pour éviter au cerveau d’être déçu. « Il vaut mieux se résigner à ce que la crise dure un peu plus longtemps que ce que l’on espère », dit-il. Il note que le fait d’avoir été privé de la vie normale crée de l’impatience, et qu’il faudra continuer de suivre les consignes sanitaires pendant une bonne partie de la campagne de vaccination.

« Mais au moins, maintenant, contrairement à mars dernier, le passage du temps est alimenté par l’espoir réel d’un évènement positif », dit-il. De quoi prendre son mal en patience en attendant le temps qu’il faudra.

Des difficultés à comparer les pays

Rapidement, après les confinements décrétés en cascade à partir de la mi-mars, des chercheurs en psychologie ont lancé une grande étude internationale sur les effets du confinement. Des centaines, des milliers de participants dans plusieurs pays ont été recrutés pour raconter leur expérience aux chercheurs – Simon Grondin supervise le volet canadien avec deux de ses étudiants, Pier-Alexandre Rioux et Esteban Mendoza-Duran. Bien vite, les chercheurs ont constaté les limites de la comparaison. Les conditions du confinement variaient grandement entre les pays. Esteban Mendoza-Duran a piloté le volet qui se déroulait en Colombie, son pays d’origine. « Par exemple, au Canada, les gens qui ont perdu leur travail ont pu bénéficier de la Prestation canadienne d’urgence. En Colombie, les gens avaient le choix entre se confiner ou manger. Ce n’est pas le même niveau d’anxiété. » Une quatrième session de l’étude a débuté en décembre.