La baisse récente des décès annoncée en point de presse par François Legault cette semaine est loin d’être assurée et pourrait simplement refléter les délais qu’il faut pour compiler les données, selon des experts consultés par La Presse. Cela dit, les épidémiologistes commencent à évoquer avec prudence l’idée que l’épidémie aurait atteint un « plateau » au Québec.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Mardi, en point de presse, le premier ministre Legault a présenté une courbe des décès dus à la COVID-19 au Québec. Cette courbe montrait les décès selon la date où ils sont réellement survenus. On y voyait une baisse.

« Il faut être prudent avec les chiffres journaliers parce qu’il y a des chiffres qui sont collectés sur un certain nombre de jours, mais ce n’est pas nécessairement des décès des 24 dernières heures. […] Vous voyez quand même une tendance positive, là, c’est-à-dire qu’il y a une diminution quand on les regarde journée par journée. »

Les spécialistes préviennent toutefois que cette baisse ne reflète peut-être pas la réalité. Chaque jour, le gouvernement annonce de nouveaux décès qui sont survenus lors des jours ou même des semaines précédents et qui s’ajoutent au bilan. Exemple : mercredi, Québec a annoncé 89 nouveaux décès. Du nombre, environ la moitié concernaient des décès survenus lors des trois jours précédents. L’autre moitié venait ajouter des décès à des dates antérieures, aussi loin que le 2 avril, soit il y a près d’un mois et demi. Cela tire vers le haut les courbes de décès publiées précédemment.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Cette situation signifie aussi que les statistiques de décès des derniers jours et même des dernières semaines sont aussi susceptibles d’être revues à la hausse plus tard, au fur et à mesure qu’on aura enregistré et confirmé les décès dus à la COVID-19 qui y sont survenus.

« Suivre la courbe des décès de jour en jour… ll est impossible d’en tirer des conclusions. Il faut se garder une petite gêne d’une à deux semaines avant de dire : oui, c’est beau, ça descend. Il faut résister à la tendance d’interpréter les données en temps réel parce qu’on n’est pas capables de faire ça », prévient Caroline Quach-Thanh, pédiatre, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste, responsable de l’unité de prévention et contrôle des infections au CHU Sainte-Justine.

« Avec un délai de déclaration de quelques jours pour les décès, les prévisions basées sur les derniers jours vont bien souvent donner l’impression qu’il y a une tendance à la baisse, même s’il n’y a pas de baisse réelle », prévient aussi Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Même son de cloche du côté de Mathieu Maheu-Giroux, épidémiologiste à l’Université McGill.

« Il peut y avoir des délais importants pour avoir les chiffres plus précis avec les dates de décès », dit-il.

Un plateau atteint ?

Cela étant dit, en regardant l’ensemble des données disponibles, plusieurs épidémiologistes estiment que l’épidémie est peut-être réellement en train de s’essouffler au Québec.

« Sur la base des décès, des hospitalisations et des patients aux soins intensifs, je pense que nous sommes sur un plateau », dit Benoît Mâsse, de l’Université de Montréal. Il souligne que plusieurs pays européens ont expérimenté un long plateau. Selon lui, si les infections dans les CHSLD sont survenues dans une période concentrée dans le temps, il est possible que le plateau soit plus court au Québec.

Caroline Quach-Thanh fait la même analyse. Elle note que le nombre d’hospitalisations a atteint un plateau et que le nombre de patients qui sont aux soins intensifs est en légère diminution.

« On sait que les patients restent longtemps aux soins intensifs, observe- t-elle. Si ça baisse, ça veut dire qu’il y a peu de nouvelles admissions et que des gens sortent. Ça, c’est une donnée fiable. Ce ne sont pas de grosses diminutions, mais on a l’air d’avoir stabilisé les choses. Il va falloir suivre ça au cours des prochaines semaines », dit-elle.

« Quand je regarde ça de façon générale, on a l’air d’être au moins sur un plateau, et possiblement sur une descente, ajoute- t-elle. Je ne gagerais pas ma chemise présentement là-dessus, mais oui, c’est positif. »