Après l’immunité de groupe, l’immunité « bouclier » : des chercheurs américains montrent qu’on peut réduire le nombre de morts dans une population par 80 % si on envoie les patients guéris dans les rôles à risque, comme les caissiers de supermarchés.

MATHIEU PERREAULT MATHIEU PERREAULT
La Presse

« Nous considérons que l’atteinte d’une immunité de groupe sans vaccin n’est pas un objectif souhaitable », explique Joshua Weitz, de l’Université Georgia Tech, qui est l’auteur principal de l’étude publiée vendredi dans la revue Nature Medicine

« Pour utiliser quand même la protection conférée par une infection qui n’a pas généré de maladie, ou qui a mené à une guérison, nous pensons que le concept d’immunité bouclier doit être privilégié. L’immunité de groupe surviendra à un seuil de 60-70 %, ce qui signifie un nombre horrible d’hospitalisations. »

L’immunité de groupe est une situation où une proportion importante de la population est immunisée, ce qui signifie qu’il n’y aura pas beaucoup de transmission. Pas besoin dans ce cas-ci de trouver les gens immunisés.

L’immunité bouclier, quant à elle, consiste à trouver les gens immunisés et à leur assigner des postes où il y a beaucoup de contacts sociaux. De cette manière, les « boucliers » ne pourront pas être infectés ni transmettre la maladie à des gens qui ne l’ont jamais eue.

Durée de la protection 

Le biologiste d’Atlanta prévient qu’il n’est pas encore certain que les anticorps générés par le coronavirus SARS-CoV-2, responsable de la COVID-19, protègent contre une infection subséquente. 

Notre modèle présume une création rapide d’anticorps protecteurs et une durée de la protection pour plusieurs années, mais il faudra des essais de neutralisation pour le prouver.

Joshua Weitz, de l’Université Georgia Tech

« [De tels essais ont] été fait[s] pour le SARS-CoV-1, responsable du SRAS en 2003, et la protection durait plusieurs années. Mais pour les coronavirus responsables de simples rhumes, la protection dure moins d’un an. »

Les premières données des tests sérologiques (sanguins) sur la proportion de la population qui a des anticorps contre le SARS-CoV-2, par exemple en Hollande, montrent qu’il y a beaucoup d’anticorps. Et une étude préliminaire sur 23 patients chinois, publiée en mars dans la revue The Lancet, montre qu’un nombre élevé d’anticorps mène à une plus grande protection dans les tests de neutralisation, où les anticorps sont mis en contact avec le coronavirus en éprouvette.

Comment fonctionnerait concrètement l’immunité bouclier ? « Dans une épicerie, on pourrait privilégier les séropositifs, ceux qui ont déjà eu la COVID-19, pour être aux caisses, en contact direct avec les clients, plutôt que d’être affectés aux commandes par l’internet ou au remplissage des étalages, dit M. Weitz. Dans un hôpital, les séropositifs pourraient ne pas faire une partie du protocole de protection, pour aller plus vite. Je ne parle pas d’aller voir un patient COVID-19 sans protection, évidemment. Les séropositifs ne peuvent pas transmettre la maladie d’une personne contagieuse à une personne non infectée, on se sert d’eux comme d’un bouclier entre ces deux populations. C’est particulièrement important dans un contexte de contagiosité asymptomatique. »

Pas d’enfants boucliers

Est-ce que l’envoi des enfants à l’école peut faire partie d’une stratégie d’immunité bouclier, parce qu’une fois infectés, ils ne seront plus des vecteurs de transmission de la COVID-19 ? « Non, je ne pense pas qu’on peut impliquer les enfants, parce qu’ils peuvent infecter leurs parents pendant le temps où ils acquièrent l’immunité, dit M. Weitz. Les adultes de 50 ans et moins sont relativement protégés, mais beaucoup d’écoliers sont en contact avec des adultes plus âgés. »

Discrimination

Certains bioéthiciens se sont inquiétés de la création de « passeports d’immunité » permettant aux séropositifs de travailler et de voyager, au détriment des séronégatifs. « Je vous dirigerais pour cette question vers le commentaire qui accompagne notre étude, mais je tiens à dire qu’il faut parler de visa d’immunité plutôt que de passeport, parce que tout indique que l’immunité ne sera pas éternelle, dit M. Weitz. Je pense que ça relativise cette menace. »

Le commentaire accompagnant l’étude, écrit par le bioéthicien Ole Norheim, de l’Université de Bergen, en Norvège, plaide pour un programme volontaire avec une clause crépuscule pour limiter les risques de discrimination envers les séronégatifs et le risque plus général d’une érosion du droit au secret médical. Les risques éthiques d’un programme d’immunité bouclier doivent être comparés aux risques sociaux et économiques d’une fermeture prolongée et répétitive de l’économie.

La modélisation épidémiologique de M. Weitz montre que pour une population de 10 millions d’habitants, un programme modéré d’immunité bouclier peut diminuer de 71 000 à 58 000 le nombre total de morts de la COVID-19 avant l’apparition d’un vaccin. Un programme énergique d’immunité bouclier, où le nombre de « remplacements » d’un employé par un « bouclier » est 10 fois plus élevé, permet de réduire le nombre de morts à 20 000. Les auteurs tiennent pour acquis qu’il faudra attendre la fin de 2021 pour un vaccin, et leur scénario de base est une reprise de l’économie avec des mesures de distanciation physique.

En chiffres

20,1 % : proportion de séropositivité COVID-19 (personnes ayant déjà été infectées) dans la ville de New York la semaine du 20 avril. Dans l’État de New York, ce taux était de 13,6 %. 

10 % : proportion de séropositivité COVID-19 à Genève la semaine du 20 avril. Ce taux était de 5,5 % la semaine précédente et de 3,5 % la semaine d’avant. 

Sources : Sanquin, Santé publique de Suède, Gouverneur de New York, Université de Californie du Sud, hôpitaux universitaires de Genève