Alors que la pandémie de COVID-19 a entraîné le report et la suspension de nombreuses interventions chirurgicales au Québec, plus de 700 patients devant être opérés pour des cancers se retrouvent hors délai selon les standards du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Le nombre de patients attendant depuis plus de 56 jours pour obtenir une opération oncologique a presque quadruplé en avril comparativement à la même période l’an dernier.

Ces données ont été présentées lundi aux médecins spécialistes de la province lors d’un webinaire. « Ces patients sont sur la liste d’attente et prêts à être opérés. Ces chiffres illustrent une réalité concrète : les chirurgiens peuvent très peu opérer », affirme la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), la Dre Diane Francoeur.

« Montréal au complet est pogné dans un pain, et le volume de chirurgies n’est pas là », indique pour sa part le président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec, le Dr Martin Champagne.

Une cible non atteinte

Pour certaines interventions chirurgicales, le MSSS établit des cibles à l’intérieur desquelles les patients doivent être opérés. En oncologie, 90 % des patients devraient être opérés à l’intérieur de quatre semaines, selon la cible ministérielle, et 100 % avant 56 jours. Les patients opérés au-delà de ce cap sont considérés comme hors délai. « Passé 56 jours, ça peut commencer à avoir un impact au niveau du pronostic », dit la Dre Francoeur.

En avril 2019, 202 patients en attente d’une opération oncologique, soit 7 % des cas, n’avaient pas été opérés dans les délais. En avril 2020, ce nombre est monté à 730, soit 25 % des cas. Alors que 3043 patients cancéreux avaient été opérés en avril 2019, cette année, ils n’ont été que 2055 à subir leur intervention chirurgicale durant la même période.

Pour la Dre Francoeur, ces données montrent qu’il est temps que les opérations reprennent. « Différents scénarios sont à l’étude », dit-elle. Notamment l’ouverture de blocs opératoires privés, comme l’a rapporté La Presse lundi. Et l’augmentation du nombre d’opérations réalisées en régions.

Manque de lits et de personnel

Le Dr Champagne affirme que les délais s’allongent en oncologie surtout pour les patients atteints de cancers du système digestif, comme le côlon, le rectum et l’œsophage, ainsi que pour les cancers du poumon. Car ces opérations requièrent souvent une hospitalisation.

Et actuellement, à Montréal, les lits d’hospitalisation sont très occupés. « Pour ces patients, les chirurgies sont sur la glace », dit le Dr Champagne.

Ce dernier souhaite que les régions, moins touchées par la COVID-19, puissent repartir rapidement à plein régime leurs volumes opératoires. 

Si on dit que les régions sont prêtes pour une réouverture économique, pourquoi pas en santé ?

Le Dr Martin Champagne, président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec

Les médias ont maintes fois rapporté ces dernières semaines que les hôpitaux du Grand Montréal ont vu leurs lits d’hospitalisation déborder, étant incapables d’envoyer des patients en fin de soins actifs vers les CHSLD, en pleine crise, qui ne prenaient plus de patients.

Pour donner un peu d’oxygène aux hôpitaux, des sites non traditionnels, comme des hôtels, ont été ouverts pour servir de « zones tampons » et accueillir des patients. Mais le personnel manque pour faire fonctionner ces sites à plein régime. « L’ouverture de certaines zones tampons aide un peu. Mais pas assez, malheureusement. Les hôpitaux restent congestionnés [à Montréal] », affirme le président de l’Association des spécialistes en médecine interne du Québec, le Dr Hoang Duong.

Devenu une « zone tampon », l’ancien Hôtel-Dieu devait par exemple accueillir jusqu’à 200 patients. Mais hier, seulement 98 lits y étaient occupés. « À plusieurs endroits, on est très limite en termes de personnel. Les gens sont aussi extrêmement fatigués », estime la Dre Francoeur. Celle-ci souligne que pour relancer les activités chirurgicales, il faut rapatrier du personnel dans les hôpitaux. Une opération complexe alors que plus de 11 000 travailleurs manquent dans le réseau.

Sous-estimation

Selon le Dr Champagne, la situation en chirurgie oncologique est possiblement encore pire que ne le laissent voir les chiffres. Selon les données présentées aux médecins spécialistes, 2847 patients avaient été inscrits sur les listes d’attente en chirurgie oncologique en avril 2019. Cette année, ils ont été seulement 1850 à y être inscrits.

« Les chirurgiens n’ayant pas de priorité opératoire sont peu enclins à ajouter des patients sur les listes », dit-il.

Le Dr Champagne affirme qu’étant donné la situation actuelle en chirurgie oncologique, le déconfinement de Montréal ne semble pour l’instant pas être une bonne idée à ses yeux. « Si on n’a pas de place dans les hôpitaux pour opérer maintenant et qu’on s’attend à plus de cas, je ne vois pas comment on va y arriver », dit-il.