Inquiets de la situation à laquelle feraient face 1200 jeunes dont le placement à la DPJ se termine au cours des prochaines semaines et qui présentent déjà de multiples facteurs de fragilité, des chercheurs réclament un moratoire sur les sorties de placement à la DPJ. Plusieurs provinces canadiennes ont d’ailleurs déjà fait des annonces en ce sens.

KATIA GAGNON KATIA GAGNON
La Presse

« Il appert minimalement que la situation de crise actuelle devrait mener à l’adoption rapide de mesures visant à éviter aux jeunes en situation de placement de devoir quitter précipitamment leur milieu de vie », estiment les chercheurs responsables de l’Étude sur le devenir des jeunes placés (EDJeP), dans un nouveau volet de cette grande étude qui suit des jeunes de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) pendant trois ans.

Ce nouveau volet, que La Presse a obtenu, porte sur la situation spécifique engendrée par la pandémie. C’est que la crise du coronavirus affecte directement des sphères cruciales de la vie de ces jeunes qui sortent de placement parce qu’ils ont atteint l’âge adulte, fait valoir le chercheur qui dirige l’EDJeP, Martin Goyette. Les 1200 jeunes qui sortiront de placement d’ici le mois de juillet risquent donc de se buter à nombre d’obstacles supplémentaires.

« Les mesures rendues nécessaires pour lutter contre la pandémie affectent directement des sphères déterminantes de la transition à la vie adulte des jeunes placés et elles affecteront directement la capacité des jeunes à vivre une transition réussie vers l’autonomie adulte. La pandémie rend encore plus difficile l’accès au logement, augmente les risques liés aux problèmes de santé mentale, restreint la poursuite des études, complexifie l’accès à l’emploi et risque de forcer plusieurs jeunes à se placer dans des situations susceptibles de mener à une judiciarisation inutile. »

« Un grand trou »

D’autres provinces canadiennes ont adopté des moratoires sur les sorties de placement de leurs réseaux de services sociaux, pour éviter que des jeunes soient forcés de quitter leur milieu de vie durant la pandémie, fait valoir M. Goyette. « Ailleurs, on a dit : stop ! Plusieurs provinces en sont arrivées à un moratoire en matière de sortie des services sociaux, note-t-il. Le gouvernement du Québec n’a quant à lui rien annoncé à cet égard. »

La directive ministérielle émise par Québec se borne à enjoindre aux intervenants de « sécuriser les parcours » de sortie des jeunes. » Or, une telle directive peut très bien ne pas se concrétiser dans les faits, et c’est ce qui semble se produire, puisque de nombreux organismes reçoivent des appels pour trouver en urgence des points de chute à des jeunes.

Chez En Marge 12-17, où l’on accueille des jeunes de la rue, on reçoit effectivement davantage de demandes ces jours-ci pour héberger temporairement des jeunes qui terminent leur placement et qui ont du mal à trouver un toit.

C’est déjà difficile en temps normal de se trouver un logement à Montréal, mais en ce moment, les appartements, les jobs, tout est arrêté. Il y a un grand trou pour les jeunes qui arrivent à leurs 18 ans.

Marie-Noëlle Lespérance, directrice générale d’En Marge 12-17

Un moratoire sur les sorties de placement peut effectivement constituer une solution à court terme pour quelques semaines ou quelques mois, croit Marie-Noëlle Lespérance, d’En Marge 12-17. « Mais ça ne peut pas s’éterniser. Si on est dans le coronavirus pour 12 ou 18 mois… il va falloir réfléchir à des solutions qui relèvent plus du long terme, pour ne pas que les jeunes se sentent pris à l’intérieur. »

J. A. est une jeune fille de 17 ans qui terminera son placement le 1er juillet. Elle habite en appartement supervisé par les services sociaux depuis le mois de novembre. « J’ai été vraiment chanceuse, je me suis trouvé un appartement il y a un bon bout de temps chez un ami de la famille. Mais ma coloc essaie de se trouver un appartement actuellement et c’est très, très compliqué », dit-elle. Depuis la pandémie, J. A. ne travaille plus, puisque le restaurant qui l’employait n’assure plus que les livraisons.

Déjà fragiles

Déjà, les jeunes issus de la DPJ sont fragiles à bien des égards. Des volets précédents de l’EDJeP ont notamment montré que même en l’absence de pandémie, près de la moitié d’entre eux vivent une instabilité résidentielle au sortir des services sociaux. Un jeune sur cinq avait notamment connu au moins un épisode d’itinérance dans l’année qui a suivi sa sortie de placement.

« Les jeunes qui sortiront de placement dans les prochains mois auront à le faire dans un contexte extrêmement difficile, » fait valoir l’étude. Si rien n’est fait, « il faut s’attendre à ce que des proportions encore plus importantes d’entre eux vivent de l’itinérance et de l’instabilité résidentielle ».

Les jeunes qui sortiront de placement au cours des prochaines semaines risquent donc davantage l’itinérance et, de fait, la judiciarisation, puisque dans la clientèle étudiée par l’EDJeP, les jeunes qui ont connu l’itinérance sont deux fois plus susceptibles d’avoir été arrêtés par la police.

De même, se trouver un travail pour les jeunes qui sortent des services sociaux sera tout un défi en temps de pandémie. Des moutures précédentes de l’EDJeP ont montré qu’ils sont sous-scolarisés par rapport aux jeunes de leur âge issus de la population générale : seulement 17 % d’entre eux avaient atteint le niveau scolaire qui correspondait à leur âge à 17 ans, soit la cinquième secondaire, comparativement à 75 % des jeunes Québécois.

Plus de la moitié des jeunes de l’étude de l’EDJeP travaillaient donc, à temps plein ou partiel, souvent dans le secteur de la vente, de l’alimentation ou de la restauration. « Il s’agit d’emplois directement impactés par les fermetures de commerces depuis le début des mesures de distanciation sociale », remarquent les chercheurs.

Qu’est-ce que l’EDJeP ?

L’Étude sur le devenir des jeunes placés (EDJeP) est une étude conçue par la Chaire de recherche du Canada sur l’évaluation des actions publiques à l’égard des jeunes et des populations vulnérables. L’étude a recruté un échantillon représentatif de 1136 jeunes Québécois sous la protection de la DPJ, qui étaient placés dans une ressource des services sociaux. Au moment de la première vague de l’étude, ils étaient âgés de 17 ans. Au total, ils ont été rencontrés deux fois depuis 2018 et le seront de nouveau en 2020, afin de déterminer avec précision ce qu’ils deviennent une fois leur parcours dans les services sociaux terminé.