Avec les photos de dindons sauvages à Montréal qui se multiplient sur les réseaux sociaux, on pourrait croire que la nature a quitté ses terres pour envahir la métropole. Si la faune semble plus visible en ville depuis le début du confinement, elle a surtout repris ses droits dans des territoires de la SEPAQ en banlieue de la métropole, sites auxquels La Presse a eu un accès exclusif.

Texte: Philippe Teisceira-Lessard Texte: Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Photos: Martin Tremblay Photos: Martin Tremblay
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Sur la rue Beaubien, près du collège de Rosemont, elle est la star de l’après-midi : une dinde sauvage est mitraillée par les passants qui se prennent pour des paparazzis devant une actrice hollywoodienne. Des chiens la reniflent. Le volatile ne semble pas apprécier l’expérience.

Depuis le début du confinement, nombreux sont les habitants du Grand Montréal à avoir observé pour la première fois certains animaux dans leur voisinage. Chaque fois, la même interrogation : la nature aurait-elle envahi la ville ?

Pas si vite, répondent les spécialistes de la faune montréalaise consultés par La Presse. Les animaux osent peut-être davantage s’approcher des résidences et des artères, mais dindes, renards, coyotes et rongeurs habitaient sur l’île de Montréal bien avant le confinement. Le changement le plus important s’est peut-être produit chez un grand mammifère à présent confiné dans sa tanière de Verdun, Ahuntsic ou Pointe-aux-Trembles : l’humain.

Je n’ai pas l’impression qu’il y a beaucoup plus d’animaux, mais qu’il y a surtout plus d’observateurs.

Denis Fournier, retraité du service des grands parcs de Montréal

« Plus de gens qui ont le temps d’observer par la fenêtre, plus de gens qui font des marches autour de chez eux », ajoute M. Fournier, qui est considéré comme l’un des meilleurs experts de la faune de la métropole.

M. Fournier souligne que les dindons sauvages sont présents à Montréal depuis une dizaine d’années, fort probablement grâce au réchauffement climatique qui leur permet de survivre aux hivers plus doux qu’avant.

Son ancien employeur a la même version des faits : « Pour l’instant, à Montréal, on ne rapporte ni n’anticipe le genre de phénomène qui a été observé dans des villes européennes ou asiatiques, où certains animaux fréquentent des secteurs où ils sont normalement rares, voire absents », a rapporté Linda Boutin, du service des communications de la Ville.

Au sein des organismes qui viennent au secours des bêtes blessées à Montréal, on ne note pas de nouvelles espèces parmi les patients. La situation est au beau fixe, a rapporté Émilie Sénécal, de l’Écomuseum de Sainte-Anne-de-Bellevue. Éric Dufour, de Sauvetage Animal Rescue, est loin d’être débordé. « À cette période de l’année, on a habituellement une tonne d’appels pour aider des canes et ses canetons qui essaient de traverser des rues. Cette année, on en a zéro », a-t-il dit. « Ça indique que les canards ont probablement plus de facilité à se déplacer. »

Une ville plus calme

Le fait que des milliers de spécimens d’homo sapiens soient à l’affût derrière leurs fenêtres plutôt que dans un gratte-ciel du centre-ville n’est peut-être pas le seul facteur qui fait en sorte que les observations se multiplient : la ville confinée est beaucoup plus calme que d’habitude, ce qui pourrait inciter certains animaux à sortir davantage de leur cachette.

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Une bernache et ses petits dans le Parc des rapides, à Montréal

C’est l’hypothèse de Raphaël Proulx, professeur de biologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Avec le confinement, il a rejoint un projet de recherche international qui devrait permettre de calculer l’impact de la situation actuelle sur la pollution sonore en ville. Sur le balcon de sa résidence, il a installé un micro qui enregistre une minute de son toutes les 10 minutes, avant d’envoyer le fichier dans une banque de données. Restera ensuite à étudier l’impact de ces variations sur le comportement animal.

« Plusieurs études ont déjà montré que des oiseaux évitent de s’installer trop près des artères importantes à cause du bruit. Ça dépend des espèces, il y a des exceptions, mais c’est une règle générale », a-t-il dit en entrevue téléphonique. « C’est tout à fait envisageable » que la hausse des observations soit liée à la baisse du bruit en ville, a-t-il ajouté. « Il y a un lien logique. »

Une autre hypothèse pourrait être étudiée par la communauté scientifique : les données diffusées par la Ville de Montréal indiquent que la qualité de l’air se serait significativement améliorée dans la métropole depuis le début du confinement.

« Il y a quelque chose qui se passe en ce moment », a indiqué Louise Hénault-Ethier, chef des projets scientifiques à la Fondation David Suzuki, qui s’est penchée sur ces statistiques. « Il va falloir le confirmer » en se penchant sur les échantillonnages précis pour certains polluants, a-t-elle précisé, « mais ça reste intéressant ».

Cette amélioration serait probablement liée à la diminution de véhicules sur la route, elle-même liée à la baisse du niveau de pollution sonore et possiblement au fait que les animaux sortent de leur cachette plus fréquemment. « Tout ça est interrelié », a fait valoir Mme Hénault-Éthier.

Montréal respire mieux

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La Ville de Montréal utilise des capteurs dans toute l’île qui analysent en continu la présence de différents polluants, notamment de monoxyde de carbone, de dioxyde de soufre et de particules fines. Ces résultats sont ensuite consolidés pour quatre secteurs (Est, Ouest, Nord, Centre), puis amalgamés pour calculer un « indice de la qualité de l’air », rendu public chaque jour. Plus le résultat est bas, moins l’air est pollué : la qualité de l’air est considérée comme étant bonne si le résultat se trouve sous la barre des 25 et mauvais si elle dépasse les 50. C’est l’évolution de cet indice qui suggère fortement que, comme ailleurs dans le monde, Montréal respire significativement mieux depuis le début du confinement. « Sur tous les fronts, il y a eu une diminution des déplacements et une diminution de la demande en combustibles fossiles », a indiqué Louise Hénault-Ethier de la Fondation Suzuki. Elle espère que cette période d’accalmie fasse en sorte que la pollution diffuse (celle qui se retrouve dans l’ensemble des écosystèmes) puisse se résorber quelque peu.

« Ils sont moins gênés »

Sur la route principale du parc national des Îles-de-Boucherville, six cerfs traversent avec prudence, un à un, comme si une voiture risquait d’apparaître à tout moment.

Personne ne les a informés que la SEPAQ a fermé son territoire depuis bientôt deux mois, inaugurant une période de tranquillité sans précédent dans l’histoire des parcs québécois. Pour l’ensemble de la province, ce sont des centaines de milliers de visites qui n’ont pas pu avoir lieu et donc des centaines de milliers d’occasions en moins de déranger la faune dans la cinquantaine de parcs, réserves et établissements gérés par la société d’État.

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La Presse a obtenu un accès exceptionnel aux îles de Boucherville afin de documenter ce qui s’y passe pendant que les Montréalais sont confinés. Le site demeure strictement fermé jusqu’à nouvel ordre.

Autour des pavillons, des stationnements et du camping désertés, la faune se dégêne. Alors que les humains adoptent la distanciation comme mode de vie, les bêtes se rapprochent.

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« On n’a jamais vu autant d’animaux, tout le monde le dit. Il n’y en a pas nécessairement plus, mais ils sont moins gênés, ils sortent sur les routes », a rapporté Stéphane Marceau, un gardien du parc, qui patrouille au volant de sa grosse camionnette. « Il y a énormément de cerfs. » Des cerfs, mais aussi des rats musqués qui pataugent, des marmottes en quantité industrielle, des bernaches peu farouches de passage, des castors, au moins une loutre et au moins une martre.

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Selon M. Marceau, peu de visiteurs défient la barrière cadenassée et les multiples panneaux qui demandent aux visiteurs de faire demi-tour. Une petite famille, la veille, a fait demi-tour après l’intervention des gardiens.

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Stéphane Marceau, gardien au parc des Îles-de-Boucherville : « On n’a jamais vu autant d’animaux, tout le monde le dit. Il y en a pas nécessairement plus, mais ils sont moins gênés, ils sortent sur les routes. »

Dans les limites du parc, 141 hectares de terres agricoles continuent d’être exploités par des cultivateurs des environs. Comme c’est la tradition, ils transportent leurs tracteurs par barge sur le fleuve.

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Un raton-laveur qui semble bien curieux

Des employés de la SEPAQ visitaient quant à eux un pavillon d’interprétation en construction sur l’île de la Commune.

Une réserve moins bruyante

La réserve naturelle Alfred-Kelly, à proximité de l’autoroute 15 entre Piedmont et Prévost, dans les Laurentides, est également fermée aux visiteurs.

Mais Pierre Dupuy et Suzie Bergeron ne sont pas des visiteurs comme les autres. Avec d’autres bénévoles, ils mènent le projet « Vigie faucon », qui surveille le développement du couple de faucons pèlerins qui a élu domicile dans les falaises de la réserve.

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Pierre Dupuy et Suzie Bergeron

La semaine dernière, le duo s’est rendu au pied du cap pour vérifier comment se portaient leurs oiseaux, qui attendent incessamment l’éclosion d’une couvée d’œufs.

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Un faucon qui niche dans les falaises de la réserve Alfred-Kelly

Du point d’observation où les deux naturalistes se trouvent, on entend clairement le ronronnement de l’autoroute des Laurentides. Avec la circulation en baisse, le bruit est toutefois moins puissant qu’à l’habitude, assurent-ils. « Souvent, c’est plus fort que ça », a indiqué Mme Bergeron. « Il y a moins d’autos que d’habitude. »

Pierre Dupuy observe la falaise aux jumelles, un long bâton de bois dans la main, alors que Mme Bergeron utilise une caméra dernier cri, montée sur un trépied.

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Un grand héron à l’affût près des herbes hautes

Les deux observateurs aguerris (M. Dupuy est biologiste retraité, alors que Mme Bergeron était technicienne en santé animale) évaluent que ce changement n’a pas beaucoup d’impact sur les oiseaux de proie, qui semblent peu se soucier de bruit ambiant. « L’autoroute, ça ne change rien », juge M. Dupuy.

Une différence notable, par contre, concerne l’absence de visiteurs dans un belvédère à quelques dizaines de mètres en surplomb du nid. Certains de ces visiteurs, qui s’aventurent un peu trop près des faucons, peuvent déranger les oiseaux de proie en temps normal. Un scénario improbable actuellement.

Évidemment, la Réserve naturelle Alfred-Kelly n’abrite pas que des faucons et une multitude d’autres animaux y vivent. Pour eux, la fermeture du territoire a entraîné une période plus calme, s’est réjoui Pierre Dupuy. Car si quelques randonneurs réfractaires ont ignoré les pancartes qui indiquent que les lieux sont fermés aux visiteurs, il y a bien moins de visiteurs qu’en temps normal, a-t-il continué. « La COVID-19 fait en sorte qu’il y a moins de gens, moins de chiens. Les animaux sont moins dérangés », a expliqué le biologiste à la retraite.