(Ottawa) Les Québécois sont au moins deux fois plus nombreux à écouter les conférences de presse du triumvirat Legault-Arruda-McCann que celles, en solo, de Justin Trudeau. Mais alors que le trio de Québec commence à espacer ses présences médiatiques, à Ottawa, il n’est pas encore question, « pour l’instant », de ralentir la cadence.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Dès le début de la crise, le contraste de format de ces allocutions est apparu clair. Seul à son lutrin, devant la porte de la résidence de Rideau Cottage où il était confiné, Justin Trudeau ne semblait pas générer le même enthousiasme avec ses annonces que le Dr Horacio Arruda avec ses tartelettes portugaises et sa gestuelle d’aplatissement de la courbe.

De fait, entre le 13 mars et le 4 mai, une moyenne de 2,1 millions de Québécois étaient à l’écoute des interventions du trio Legault-Arruda-McCann entre 13 h et 13 h 30, tandis que l’auditoire moyen pour celles de Justin Trudeau a été d’environ 880 000 entre 11 h et 11 h 30, et de 990 000 entre 11 h 30 et 12 h, selon des chiffres fournis à La Presse par la firme de conseil média Deep Blue Canada.

« C’est complètement hors norme. Les conférences de presse rallient des auditoires qu’on ne voit jamais. Ce sont des auditoires dignes d’un match du Canadien en séries éliminatoires, ou presque », remarque au téléphone David Béland, vice-président de la recherche consommateur. « Les cotes d’écoute des chaînes d’information en continu comme RDI et LCN ont triplé ou quadruplé », note-t-il, disant toutefois constater une « certaine érosion » des auditoires au cours des derniers jours.

2 727 300: record d’auditoire pour François Legault (86,2 % de parts de marché, le dimanche 5 avril, entre 13 h et 13 h 30)

1 279 200: record d’auditoire pour Justin Trudeau (62,9 % de parts de marché, le dimanche 22 mars, entre 11 h 30 et 12 h)

(Source : Deep Blue Canada, cumul des auditoires de Radio-Canada, RDI, TVA et LCN)

Cet écart de popularité, il l’explique notamment par le fait que Québec et Ottawa n’ont pas le même carré de sable. « Les décisions qui ont un vrai impact sur le quotidien des gens, c’est au provincial que ça se décide. Le rôle du fédéral, c’est davantage d’assurer une cohésion, d’avoir une vision nationale. Le rôle était plus important au début, avec la fermeture des frontières et les rapatriements, par exemple », avance-t-il.

Les données le démontrent : les Québécois étaient plus nombreux à écouter Justin Trudeau entre la mi-mars et la mi-avril.

Isolé ou au-dessus de la mêlée, Trudeau ?

Dans les premiers jours où il est apparu clair que la COVID-19 débarquait en force, vers la mi-mars, le premier ministre du Canada a donné une conférence de presse à Ottawa en compagnie d’une flopée de ses ministres. Puis, le virus est entré dans la maison du premier ministre, par sa femme, Sophie Grégoire Trudeau. Quarantaine pour celle-ci, isolement volontaire pour son mari et leurs enfants, à leur résidence Rideau Cottage. Et depuis, les Canadiens surveillent tous les jours la porte d’entrée noire, en attendant de voir Justin Trudeau dévaler les marches et s’installer au lutrin vers 11 h 15.

Il y arrive seul. Ne dévoile pas le bilan des personnes infectées ou mortes au pays. Lit son discours, prend des questions de journalistes. « Ce qui est peut-être un peu contre-productif, c’est qu’on n’a pas amendé la pratique lorsque le confinement de M. Trudeau s’est terminé, et je pense que ça a peut-être été une erreur », analyse le politologue Thierry Giasson, de l’Université Laval, spécialisé en communication politique.

Je comprends qu’on a voulu établir un contexte rassurant, mais ce que l’on voit, c’est le premier ministre seul, tout le temps. Ça donne l’image d’un personnage qui est isolé.

Le politologue Thierry Giasson, de l’Université Laval, spécialisé en communication politique

La professeure Geneviève Tellier voit les choses autrement. « Oui, il est tout seul, mais il donne l’impression qu’il est tout seul au-dessus de la mêlée, c’est-à-dire que c’est lui qui décide, c’est lui le chef. On voit clairement un lien d’autorité, exprime la politologue de l’Université d’Ottawa. Ce qui ne paraît pas à première vue, mais qui est là, à mon avis, c’est qu’il y a une très grande coordination au sein du gouvernement fédéral. »

Dans l’entourage du premier ministre Trudeau, on insiste sur le fait que l’exercice en est un d’équilibriste. Car son message doit tenir compte de toutes les disparités régionales : la situation diffère beaucoup entre la Colombie-Britannique et l’Île-du-Prince-Édouard, ou encore entre le Québec et le Manitoba. « Il doit parler à tout le monde au pays, plaide une source gouvernementale. Et on a couvert pas mal tout le monde : les Autochtones, les étudiants, les travailleurs saisonniers, etc. », souligne cette personne à qui La Presse a accordé l’anonymat, parce qu’elle n’est pas autorisée à s’exprimer publiquement.

Et à en croire cette même source, Justin Trudeau continuera à s’adresser aux Canadiens à partir de Rideau Cottage. « Ça a commencé comme ça, et c’est devenu une habitude pour plein de gens. » Par ailleurs, « jusqu’à preuve du contraire », il n’envisage pas de mettre fin aux rendez-vous (quasi) quotidiens.

Le professeur Giasson y voit une preuve que la stratégie fait mouche : « Je pense qu’on fait l’analyse que la marque Trudeau marche et rejoint les gens. C’est ce qu’on est en train de privilégier dans la gestion communicationnelle de la crise, analyse-t-il. S’ils pensent ça, c’est qu’ils ont des données. Il n’y a aucune décision de ce type qui est prise à la légère. »

Il n’en demeure pas moins qu’en coulisses, des libéraux s’inquiètent que cet écart désavantageux pour Justin Trudeau ne puisse se traduire par une diminution du rapport de force dans l’éventualité d’un bras de fer entre Ottawa et Québec.

Legault met la pédale douce

En annonçant son intention de réduire à trois par semaine le nombre de ses présences, il y a quelques jours, François Legault a voulu envoyer un signal, estime Carl Vallée, qui a fait partie de l’équipe de transition du gouvernement caquiste et qui a été attaché de presse de l’ancien premier ministre Stephen Harper.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Entre le 13 mars et le 4 mai, une moyenne de 2,1 millions de Québécois étaient à l’écoute des interventions du trio Arruda-Legault-McCann.

« En jetant un peu de lest dans les communications quotidiennes, il y a une volonté de montrer à la population qu’il y a une lumière au bout du tunnel, que l’heure est peut-être moins grave qu’elle ne l’était il y a un mois, disons », affirme-t-il dans un entretien avec La Presse.

Il dit avoir « l’impression » que le signal ne viendra pas d’Ottawa, à tout le moins pas tout de suite.

« Ils sont peut-être sur deux longueurs d’onde différentes par rapport à ça, mais honnêtement, je pense que les deux positions se tiennent », exprime Carl Vallée, qui perçoit moins d’optimisme de la part de Justin Trudeau par rapport à la question du déconfinement, tandis que du côté de François Legault, il est « clair » que le processus « s’amorce tranquillement et graduellement ».

Il est prévu que le premier ministre Justin Trudeau retourne derrière son lutrin, vendredi. Quant à François Legault, il ne s’adressera pas à la population.