Louise Condrain a 62 ans, elle est éducatrice dans un CPE et elle ne digère pas la volte-face du gouvernement. « Je ne comprends pas que les personnes de 60 ans et plus que l’on disait vulnérables ne le sont plus tout d’un coup. »

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

« Encore une fois, le gouvernement dit une chose un jour et une autre le lendemain », se désole-t-elle.

En conférence de presse, la vice-première ministre Geneviève Guilbault a annoncé mercredi que les éducatrices et enseignantes dans la soixantaine « peuvent retourner travailler, sans risque important pour la santé, à condition de respecter les consignes de la Santé publique, notamment les consignes de distanciation ».

Dans le milieu de l’éducation, la surprise a été totale.

« Ce n’est tellement pas subtil ! a réagi Hélène Giroux, propriétaire d’un service de garde privé. J’avais confiance jusqu’ici que le gouvernement gérait la crise dans l’intérêt des citoyens. Là, on voit bien que ce sont les considérations économiques qui priment. Hier encore, j’étais à risque et là, je ne le suis plus ? Le gouvernement doit comprendre qu’il s’adresse à du monde capable de raisonner. »

Même consternation du côté de Sonia Éthier, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), qui représente 125 000 personnes qui travaillent en éducation.

« Il y a un urgent besoin de cohérence si on veut garder la confiance du monde. »

Avec la nouvelle consigne, des travailleuses et des travailleurs de 60 à 69 ans de la petite enfance et des écoles devront rentrer au travail lundi, mais ne pourront toujours pas voir leurs petits-enfants ?

Sonia Éthier, de la CSQ

Selon Mme Éthier, cette nouvelle consigne ébranle la confiance des gens « à un moment charnière du déconfinement, où l’on ne peut pas se permettre de faire décrocher du monde ».

Le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique, a justifié le retour au travail des personnes de 60 à 69 ans dans des milieux de garde par le fait que les éducateurs porteront un masque et qu’ils pratiqueront la distanciation physique.

Impossible, rétorque Hélène Giroux. « J’en ai six qui mettent leurs petites mains partout. À 2, 3 ou 4 ans, comment voulez-vous les faire jouer chacun de leur côté ? »

Véronique Hivon « stupéfaite »

En entrevue, Véronique Hivon, porte-parole du Parti québécois pour les questions d’éducation, explique avoir été « stupéfaite » par l’annonce de mercredi.

« Je demande au gouvernement d’expliquer ce changement de cap, parce que comme la population, je ne comprends plus. Sur quelles bases scientifiques s’est-il fondé ? »

Au début de la crise, dit-elle, « le gouvernement avait l’adhésion de la population » parce qu’il semblait être transparent. Mais à l’heure actuelle, « il y a un manque d’explications et de cohérence ».

Ce qu’en comprend Mme Condrain, éducatrice en garderie, c’est qu’« il manque de monde dans les CPE ». 

Il y aura un problème si toutes les personnes de plus de 60 ans ne se présentent pas au travail. J’aurais préféré qu’on le dise carrément.

Louise Condrain

Pour sa part, Samir Alahmad, président de l’Association des garderies privées du Québec, tente de faire encore confiance aux autorités en santé publique.

« Il faut bien croire quelqu’un », lance-t-il.

« Mais quelle était la raison qui faisait dire au gouvernement que les éducateurs de 60 ans et plus ne devaient pas être là ? Et quelle est celle qui leur fait dire le contraire maintenant ? » demande-t-il.

« On ne pourra pas accueillir tout le monde »

« On ne pourra pas accueillir tout le monde », a prévenu mercredi Mathieu Lacombe, ministre de la Famille, à moins d’une semaine de la réouverture des garderies à l’extérieur du Grand Montréal.

Lundi, on tentera de réintégrer 30 % des enfants qui fréquentaient un service de garde avant la pandémie, mais Québec, qui prévoit ne pas y arriver, demande aux familles qui le peuvent de garder leur enfant à la maison.

Dans les endroits où la demande sera très forte, et « dans certaines circonstances » seulement, les garderies pourront reprendre jusqu’à 50 % de leur clientèle d’avant la COVID-19, a indiqué M. Lacombe.

La réouverture des services de garde s’annonce d’autant plus difficile que des milliers d’éducatrices — celles qui sont dans la soixantaine ou qui ont un problème de santé particulier — risquent de ne pas rentrer au travail.

Celles qui ne le feront pas et qui n’ont pas de problèmes de santé les exposant tout particulièrement à la COVID-19, selon le gouvernement, perdront leur emploi.

Ces personnes, peu importe où elles travaillent, devront désormais s’inscrire à la Prestation canadienne d’urgence (PCU), a annoncé Québec.

• 6000

Nombre d’intervenantes qui se retrouveront au chômage en raison de leurs problèmes de santé ou de leur âge, selon la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec

Jusqu’à 20 000 places subventionnées pourraient avoir disparu, soit 9 % du réseau, selon une compilation de la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec.

Depuis le début de la crise, même si les services de garde étaient fermés, les éducatrices étaient payées, puisque Québec avait choisi de maintenir la subvention qu’il leur accorde lorsqu’elles sont en activité. La mesure a coûté 75 millions.

Pour Véronique Hivon, députée péquiste, la rupture du lien d’emploi « risque de mettre à risque tout le réseau. C’est très inquiétant pour l’avenir des services de garde ».

À son avis, il faut déjà penser à l’automne, à l’hiver, et envisager aussi d’appeler en renfort des élèves au cégep qui sont sur le point de finir leur technique dans le domaine.

De garder en emploi les éducatrices en garderie est aussi crucial à son avis que de garder les préposés aux bénéficiaires.

Anxiété et fatigue

Pour l’heure, chez les éducatrices, l’anxiété était palpable, mercredi.

« Je trouvais que c’était mon devoir d’être au service de parents qui vont au front », explique Diane Rufh, propriétaire d’une garderie en milieu familial qui est au poste depuis le 6 avril malgré ses 60 ans et une obésité qui la rend vulnérable.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Diane Rufh, propriétaire d’une garderie en milieu familial

« Les familles que je reçois actuellement sont dans les services essentiels. Elles connaissent la maladie et les précautions à prendre. »

Mais avec un retour à un service de garde offert plus largement à la population, Mme Rufh craint que les parents qui s’ajouteront ne soient pas aussi conscients des dangers et aussi prudents.

Et mine de rien, consacrer deux heures par jour au lavage et à la désinfection des jouets, des toilettes, de la literie et même des murs, ça finit par rentrer dans le corps, fait-elle remarquer.

Ce que dit Québec

Selon les recommandations de la santé publique, il est recommandé que les éducatrices enceintes, celles souffrant d’une maladie chronique ou ayant un déficit immunitaire et celles âgées de 60 ans et plus ne retournent pas au travail pour le moment.

Extrait du bulletin du 28 avril cosigné par les ministres Mathieu Lacombe (Famille), Danielle McCann (Santé) et le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique

— Extrait du bulletin du 28 avril cosigné par les ministres Mathieu Lacombe (Famille), Danielle McCann (Santé) et le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique