Vous avez fait une fièvre carabinée cet hiver avec une toux à vous déchirer les poumons et êtes convaincu d’avoir attrapé la COVID-19 avant qu’elle ne soit officiellement détectée ? Vous êtes loin d’être seul. Pour en avoir le cœur net, le CIUSSS de l’Estrie, première région du Québec fortement touchée par la COVID-19, a réévalué 1400 cas de grippe suspectés dans la région en janvier et en février.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Verdict : aucun cas de COVID-19 n’a été découvert parmi tous les échantillons analysés. Selon le Dr Alex Carignan, microbiologiste-infectiologue au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de l’Estrie–CHUS et professeur-chercheur à la faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke et au Centre de recherche du CHUS, l’analyse vient fortement ébranler la théorie voulant que la COVID-19 circulait de façon substantielle bien avant qu’elle ne soit détectée au Québec.

« Cette impression que c’est arrivé plus tôt, on l’entend beaucoup dans la population. Il y a même des théories un peu complotistes qui mentionnent que c’était présent en Chine depuis des mois et des mois, et que c’est arrivé chez nous beaucoup plus tôt qu’on le dit. Ce questionnement existait et on a voulu vérifier », explique le Dr Carignan.

Son équipe a pu compter sur des échantillons respiratoires prélevés sur des patients qui souffraient de fièvre et de toux entre le 1er janvier et le 20 février. Ces tests avaient été menés pour voir si le virus de l’influenza était présent. Les échantillons ont été réanalysés afin d’y détecter le coronavirus. Des réactifs élaborés à l’Université de Sherbrooke, et non ceux utilisés pour les tests officiels de COVID-19, ont été utilisés afin de ne pas nuire à la capacité de test des autorités de santé publique.

Le fait qu’aucun résultat positif parmi un si grand échantillon n’ait été relevé fait dire au Dr Carignan que les conclusions sont solides.

Cela me fait dire avec certitude que dans la première région qui a été touchée au Québec, le virus ne circulait pas dans notre communauté.

Le Dr Alex Carignan, microbiologiste-infectiologue au CIUSSS de l’Estrie–CHUS

« On n’a pas testé tout le monde, évidemment, mais compte tenu de la contagiosité du virus, il serait surprenant qu’il y ait eu un cas isolé en janvier, qu’on ne l’ait pas attrapé et que ça n’ait pas généré d’autres cas », poursuit l’expert.

Notons que si les premiers cas de COVID-19 ont été détectés à Montréal à la fin du mois de février, l’Estrie a détenu la palme du plus grand nombre de cas au prorata de la population au début de l’épidémie.

Le spécialiste convient que des cas ont pu apparaître en Estrie entre le 20 février et le 12 mars, date à laquelle le premier cas officiel a été détecté. La Presse a d’ailleurs documenté le cas d’une partie de hockey tenue à Racine, en Estrie, le 29 février, et qui a contaminé plusieurs personnes.

Le Dr Carignan souligne que lors des tout premiers efforts de détection de la COVID-19 au Québec, seuls les voyageurs revenant de Wuhan, en Chine, étaient testés.

« Je trouve personnellement que ça a pris trop de temps avant qu’on élargisse [les critères de test]. Ce n’est pas le seul, mais c’est l’un des éléments qui peuvent expliquer pourquoi on se retrouve dans une situation difficile actuellement. Peut-être qu’on a manqué initialement des cas qui en ont généré d’autres », dit-il.

Ailleurs au Québec ?

Les conclusions de l’Estrie s’appliquent-elles ailleurs au Québec ?

« La situation de Montréal mériterait sans doute qu’on fasse un exercice similaire, répond le Dr Carignan. Je pense qu’il y a des mouvements de population qui auraient pu l’introduire plus rapidement. Ceci dit, je serais surpris qu’on découvre des dizaines de cas en décembre et en janvier à Montréal. » Rappelons qu’aucune mesure de confinement n’était en place à cette époque, et que chaque cas était alors susceptible de générer une flambée peu susceptible de passer sous le radar de la Santé publique.

En France, une étude similaire a permis de détecter un cas qui remonte au 27 décembre 2019, alors que les premiers cas officiels n’avaient été enregistrés qu’à la fin de janvier.

« Selon moi, il faut distinguer les cas isolés et la vague épidémique », a commenté à l’Agence France-Presse Samuel Alizon, directeur de recherche au Centre national français de la recherche scientifique (CNRS) à l’Université de Montpellier, dans le sud de la France.

Une étude dévoilée lundi et portant sur les mutations du virus montre aussi que les premiers cas humains remontent à novembre en Chine et à décembre en Europe. Cela peut devancer de quelques semaines la détection officielle, mais cela ne change pas radicalement le portrait.

« Ceci exclut les scénarios qui supposent que le SARS-CoV-2 ait pu être en circulation bien avant son identification et donc qu’il ait déjà infecté de larges pans de la population », écrivent les chercheurs dans l’étude publiée dans Genetics and Evolution.

Alex Carignan, du CIUSSS de l’Estrie–CHUS, souligne que les symptômes de la grippe et de la COVID-19 sont très similaires chez plusieurs personnes et qu’il entretenait lui-même des doutes sur certains patients qu’il avait soignés pendant l’hiver.

« On a un certain devoir de comprendre ce qui s’est passé, et c’est le genre d’exercice qui peut nous aider à le faire », dit-il.

— Avec la collaboration de Mathieu Perreault, La Presse