Après les millions de litres de lait jetés, les abattoirs fermés et les porcheries qui débordent, la chaîne d’approvisionnement alimentaire est secouée par un autre contrecoup de la pandémie de COVID-19. Plus de 200 000 poussins ont dû être euthanasiés dans les couvoirs du Québec, tandis qu’environ 2 millions d’œufs en incubation ont été détruits.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Il s’agit de la conséquence malheureuse d’une baisse sans précédent des quotas de poulet au Canada.

« Les dernières semaines ont bouleversé les habitudes de tout un chacun. À elle seule, la fermeture des restaurants a eu un impact considérable sur la redistribution des produits de la volaille », a expliqué Julie Boudreau, directrice générale des Couvoiriers du Québec, dans un courriel. 

« Il a donc fallu réduire les placements de poussins [sur les fermes d’élevage] et disposer des œufs d’incubation, une décision difficile, unique, contraire aux pratiques habituelles, mais nécessaire considérant la situation exceptionnelle que nous traversons tous. Cette décision était nécessaire afin d’éviter l’euthanasie de la volaille dans les poulaillers », a-t-elle ajouté.

Baisse de 15 %

La fermeture des restaurants, des installations sportives, des hôtels et des établissements — qui consomment 40 % de la production canadienne de poulet — a eu l’effet d’un puissant séisme au sein de l’industrie avicole.

Au Canada, le poulet est un produit « sous gestion de l’offre », terme qui signifie que la production est arrimée étroitement à la consommation des citoyens.

Pour pallier la baisse de la demande provoquée par la pandémie, les Producteurs de poulet du Canada ont décrété il y a quelques semaines une baisse du quota de poulet de 12,5 % à l’échelle du pays pour les mois de mai et de juin. Au Québec et dans les provinces de l’Est, la baisse de l’allocation est de 15 %, alors que dans les provinces de l’Ouest (du Manitoba jusqu’à la Colombie-Britannique), elle est de 7,5 %. Du jamais-vu.

Au cours des deux prochains mois, au lieu de produire 285 millions de kilogrammes de protéines de poulet (l’équivalent de 123 millions d’oiseaux), le Canada en produira 249 millions de kilogrammes (soit 107 millions d’oiseaux).

« Nous avons retiré de la production les œufs en incubation et ceux en transit pour la ferme, soit environ la production de 3,5 semaines. C’est l’équivalent de quelque 2,3 millions d’œufs incubés et de poussins. L’essentiel de ce volume était des œufs en incubation, soit plus de 90 % », a quant à elle précisé la directrice générale des Éleveurs de volaille du Québec, Marie-Ève Tremblay.

Selon Les Couvoiriers du Québec, ces « 2,3 millions » représentent moins de 1 % de leur production annuelle.

« Bien entendu, la destruction des œufs a été effectuée selon les plus hauts standards reconnus par l’Agence canadienne d’inspection des aliments », a indiqué Mme Boudreau.

Court cycle de production

Comparativement au porc et au bœuf, le poulet a un cycle de production très court. La filière dispose donc de moins de marge de manœuvre pour s’adapter à des changements dans la demande à la fin de la chaîne.

Après avoir été pondus sur des fermes, les œufs sont transportés vers des couvoirs. Ils sont placés en incubation durant trois semaines. À l’âge de 1 jour, les poussins sont transportés vers des fermes. De 40 à 60 jours plus tard, ils sont transportés à l’abattoir.

« En tant que président des Producteurs de poulet du Canada, je vis probablement les semaines les plus stressantes », a expliqué Benoît Fontaine.

Les chaînes d’approvisionnement ont été modifiées tellement abruptement, on est passés de ventes de poulets pour les rôtisseries à une demande pour des cuisses et des hauts de cuisse en épicerie.

Benoît Fontaine, président des Producteurs de poulet du Canada

Il précise que, même si le poulet est la protéine animale la plus populaire au pays, les consommateurs ont tendance à en manger davantage en contexte festif, comme dans un restaurant ou lors d’un match sportif, où la majorité des ailes de poulet sont écoulées.

Sans précédent

Tablettes vides et produits jetés à la ferme : comment peut-on vivre les deux phénomènes à la fois ?

« Je pense que ce qu’il se passe en ce moment, personne ne l’avait prévu au jour 1 », explique Annie Royer, titulaire de la Chaire d’analyse de la politique agricole et de la mise en marché collective à l’Université Laval. Elle affirme que le choc subi par la chaîne d’approvisionnement est sans précédent.

« Si l’industrie en arrive à jeter des produits qui sont bons, c’est qu’elle a probablement tout fait ce qu’elle pouvait faire pour stocker. Mais un moment donné, les entrepôts de stockage se remplissent, et on n’a pas trop le choix. Il faut laisser le temps aux transformateurs de s’adapter », dit-elle.

Généralement, les crises sont vécues dans un seul secteur agroalimentaire à la fois. Elle donne en exemples la contamination de la laitue romaine à E. coli ou la fermeture des frontières de la Chine au porc canadien. Pénurie de travailleurs étrangers agricoles, fermeture du secteur des restaurants, de l’hôtellerie et des institutions (« HRI » dans le jargon de l’industrie), mesures de distanciation physique dans les usines de transformation, fermetures temporaires d’abattoirs : le milieu agroalimentaire est secoué par plusieurs vagues en même temps.

« L’expérience de consommateur est complètement changée, c’est l’ensemble de l’épicerie qui est touché, ce sont les habitudes, c’est la fréquence des achats. Je pense que c’est sans précédent dans l’histoire récente », ajoute Mme Royer.

Au début de la pandémie, souligne-t-elle, les consommateurs se sont rués vers les rangées de produits moins périssables, comme les pâtes. Il y a sans doute eu, par ailleurs, un « effet Ricardo » pour l’achat de certains produits comme la farine.

Surpris

Le président de l’Union des producteurs agricoles, Marcel Groleau, admet qu’il est surpris de voir l’ampleur des contrecoups causés par la pandémie de COVID-19. « Au début, lorsqu’on a vu la pandémie arriver chez nous, je ne pensais pas que ça ferait ça. L’une de mes surprises, c’est de voir l’effet qu’a sur nos filières la fermeture des HRI. Je savais que c’était important, mais je ne pensais pas que ce l’était autant. Parce que, naïvement, je pensais que les gens allaient consommer davantage à l’épicerie et qu’il y aurait juste un déplacement du marché, mais ce qui est arrivé, c’est qu’il y a eu une réduction. À l’évidence, les gens consomment plus au restaurant. »