Sur son lit d’hôpital, Jacqueline Henrie, 77 ans, à bout de souffle, a dit : « Je veux l’aide médicale à mourir. »

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Atteinte d’une maladie pulmonaire obstructive chronique, elle ne pensait pas survivre à la COVID-19. Ses enfants la croyaient aussi condamnée.

Une semaine avant son hospitalisation, lorsqu’elle a commencé à avoir des symptômes, Jacqueline a d’abord pensé que c’était lié à sa maladie pulmonaire. Elle a commencé à prendre les antibiotiques déjà prescrits par son médecin. Cinq jours plus tard, abattue par une fatigue anormale, incapable de manger, elle a consulté. On l’a inscrite sur une liste d’attente pour un test de COVID-19. On lui a dit d’appeler le 911 au besoin. Ce qu’elle a fait le 21 mars au matin, alors qu’elle avait du mal à respirer.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Jacqueline Henrie et son fils, Nicolas Bourgeois

Transportée en ambulance à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, elle a cru le soir même que son heure était venue. « Je m’étouffais et je n’étais pas capable de reprendre mon souffle. »

C’est à ce moment qu’elle a dit à l’infirmière : « Je veux voir le médecin. Je veux l’aide médicale à mourir. »

« Ça va aller », lui a répondu l’infirmière en souriant.

Elle avait l’impression d’être dans un état second. Fiévreuse, affaiblie, le souffle court. « Tout ce que je me disais, c’était : la mort arrive quand ? »

On l’a envoyée dans une unité COVID-19 qui semblait être encore en organisation. Une chambre à pression négative sans téléphone ni cloche pour appeler à l’aide. « Même si on criait, on ne nous entendait pas avec le bruit des moteurs. L’infirmière de service a donné son numéro personnel à ma voisine qui avait un téléphone cellulaire pour qu’on l’appelle au besoin. »

Fou d’inquiétude, son fils, Nicolas, a laissé pour elle, à l’entrée de l’hôpital, le téléphone intelligent de son petit-fils pour qu’ils puissent se parler. Une infirmière a eu la gentillesse de lui montrer comment utiliser FaceTime.

Les nouvelles qu’elle donnait à ses enfants en direct de son lit d’hôpital n’avaient rien de rassurant.

« J’étais déconnectée de la vie complètement. Je parlais aux enfants, mais c’était comme si ce n’étaient pas mes enfants. Pourtant, je suis une personne émotive, sensible. Mais je ne ressentais rien, rien, rien. » Elle attendait la mort.

Après deux jours, Jacqueline a été envoyée dans une autre chambre, avec d’autres personnes atteintes de la COVID-19. Dans la nuit, l’une d’elles s’est éteinte, et il a fallu désinfecter la pièce de fond en comble. « J’étais à côté. Je n’ai pas dormi de la nuit. »

On l’a transférée dans une troisième chambre, sans toilettes ni lavabo. Déshydratée, il lui fallait souvent supplier le personnel pour avoir de l’eau. « Une fois, c’est la femme de ménage qui est allée me chercher de l’eau. Elle nous encourageait tout le temps. »

L’une de ses voisines de chambre, qui avait des problèmes de santé mentale, vomissait et faisait ses besoins par terre. Entre elles, il y avait un simple rideau.

« Un infirmier m’a dit : “Surveillez-la, parce que moi, je n’ai pas le temps”. »

« Elle pleurait cinq, six fois par jour. C’est moi qui devais la surveiller. Elle est tombée deux fois. J’appelais à l’aide. Ça prenait du temps. Je leur disais : “Mais si c’était votre mère ?” »

La dame venait parfois se coucher nue dans le lit de Jacqueline sans que personne n’intervienne. Dans la chambre, l’odeur était nauséabonde. Les chaises d’aisance avec des excréments restaient là durant des heures. Il a été impossible de se laver pendant toute une semaine.

Bien que reconnaissante envers les médecins et le personnel de l’hôpital, qui font de leur mieux dans un contexte extrêmement difficile, Jacqueline déplore les conditions inhumaines d’hospitalisation. « Je comprends qu’ils sont surchargés. Ce n’est pas drôle. Ils doivent s’habiller avec leur équipement protecteur et se déshabiller entre chaque chambre. Mais moi, ce que j’ai trouvé le pire, c’est le manque d’humanité. »

Comment expliquer une telle situation alors qu’on en était encore au tout début de la pandémie et qu’il y avait très peu de patients COVID-19 hospitalisés à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, qui fait face aujourd’hui à une éclosion ?

Réponse du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal : il est difficile de se prononcer sans savoir à quel endroit précisément dans l’hôpital cette patiente se trouvait. Ce qu’on reconnaît, c’est que l’hôpital est vétuste. « Le personnel de l’hôpital tente de faire de son mieux dans un environnement physique qui n’est pas toujours optimal », écrit Catherine Dion, conseillère en communications du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

Dans les jours qui ont suivi la déclaration d’urgence sanitaire, il a fallu rapidement aménager les milieux de soins – revoir les systèmes de ventilation de certaines unités, les soins intensifs, etc. « Il est en effet possible que certains patients aient été témoins de l’effervescence qui régnait alors qu’on se préparait à faire face à la pandémie. »

Pour ce qui est de la qualité des soins, on se dit toutefois « étonné ». « Nous invitons la dame à porter plainte auprès de la commissaire aux plaintes et à la qualité des services, qui pourra faire le suivi approprié auprès des équipes concernées. »

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Alors que Jacqueline demeurait convaincue que la seule issue était la mort, sa fille, Lucie, lui a dit : « Maman, accepterais-tu que Mirella t’appelle pour essayer de te donner du courage ? »

La Dre Mirella De Civita est psychologue. C’est une bonne amie de Lucie. Lorsqu’elle a su que sa mère était hospitalisée, elle a proposé son aide.

Mirella, c’est un cœur sur deux pattes. Quelqu’un de très généreux, même si elle est très occupée.

Lucie, fille de Jacqueline

Jacqueline a accepté. Dès leur première conversation, elle a senti une impulsion en entendant la voix douce de la psychologue. « Je me sentais comme un enfant de 3 ou 4 ans à qui on raconte une histoire et qui en veut encore et encore. Elle me demandait de faire de la visualisation. De m’imaginer par exemple dans un endroit où je me sens bien avec tous les gens que j’aime. Je m’imaginais dans la salle à manger de ma fille, qui reçoit souvent toute la famille. Ensuite, elle me disait d’imaginer que je me levais et que je faisais des câlins à deux personnes de mon choix. C’est sûr que c’étaient mon fils et ma fille. Et là, je revoyais tout mon monde… »

Elles ont répété l’exercice tous les matins à 8 h. « C’était mon “boost” pour la journée. Après ça, je me disais : “Il faut que tu guérisses. Tu as des enfants, des petits-enfants… La vie est encore belle. Tu as ton petit chien aussi…” »

Lorsqu’elle a parlé de ses visualisations à ses petits-enfants, ils trouvaient ça un peu étrange et l’ont taquinée, raconte-t-elle en riant. « Ils disaient : “Qu’est-ce que grand-maman a fumé ?” »

Le fait est que de nombreuses études scientifiques montrent que la méditation guidée peut améliorer le bien-être et diminuer la souffrance des patients. Pour Jacqueline, les bénéfices ont été immenses. « Si je n’avais pas eu Mirella, je ne sais pas comment j’aurais fait. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

La Dre Mirella De Civita, psychologue

La psychologue est très émue de cette reconnaissance, mais précise que c’est Jacqueline qui a fait tout le travail. « Je ne suis qu’une amie compatissante qui a voulu aider en mettant à contribution mon expertise, mes connaissances. Je n’ai pas agi comme sa psychologue. Je n’aurais pas pu vivre tout cela avec elle si elle n’avait pas elle-même fait ce choix. »

Ce qui est particulièrement difficile pour les patients atteints de la COVID-19, c’est le poids de la solitude. Avec l’aide de Mirella, Jacqueline ne se sentait plus seule. Elle a pu ressentir la compassion qui lui a permis de retrouver l’envie de vivre.

Bien entendu, il va de soi que la visualisation ou la méditation ne sont pas des remèdes contre la COVID-19, précise la psychologue. « Sans les soins médicaux que Jacqueline a reçus, je n’aurais pas été en mesure de l’aider à surmonter le virus. »

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Lorsque Jacqueline a recommencé à se plaindre, son fils y a vu un bon signe. Elle a dit à une infirmière qu’elle aurait mieux aimé accoucher une fois par jour que de vivre ce qu’elle a vécu durant son hospitalisation. « Ç’aurait été moins difficile ! »

En principe, elle aurait dû rester hospitalisée deux semaines. Mais après 13 jours, elle n’en pouvait plus. Elle a pu obtenir son congé. C’est ainsi qu’un jeudi soir pluvieux, Nicolas, qui partage un duplex avec elle, l’a retrouvée devant la porte de l’hôpital. Il était ému en la voyant. Accompagnée par une infirmière, elle était en fauteuil roulant. Encore faible et amaigrie. Mais bien vivante.

« Il était temps que je sorte. Sinon, je me serais évadée dans la nuit ! »

Elle ne voulait pas monter trop vite dans la voiture. « Laisse-moi juste prendre un peu de pluie et un peu d’air ! »

Le retour à la maison a été à la fois heureux et déstabilisant. Son caniche, Choupette, qui refusait de manger pendant son absence, est devenu plus « colleux » que jamais. Mais plus rien ne semblait pareil.

« J’ai eu l’impression de débarquer dans un autre monde. »

Un monde étrange où on ne peut plus serrer dans ses bras ses enfants et ses petits-enfants même après avoir cru mourir et retrouvé goût à la vie.

Ses petits-enfants l’ont baptisée « grand-maman miraculée ».

Elle n’aime pas trop ça, me dit-elle en riant. Mais elle avoue que c’est comme ça qu’elle se sent : « miraculée » de la COVID-19.