Le Montréalais soupçonné d’avoir détourné 45 millions de dollars destinés à l’achat de masques est un homme d’affaires qui traîne une mauvaise réputation dans le monde de la construction, selon d’ex-partenaires d’affaires.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Patrick Ledoux est à la tête de plusieurs entreprises, dont Matériel Médical L.A. C’est cette société, créée fin mars, qui a fait miroiter au début d’avril à l’État québécois la possibilité d’acquérir cinq millions de masques N95 de Chine en pleine pénurie mondiale.

Il s’agissait d’un mirage, selon un jugement rendu lundi par la Cour supérieure. La Presse a raconté jeudi que le gouvernement tentait maintenant de récupérer son argent après que les institutions financières eurent sonné l’alarme.

Mais un simple appel à d’ex-partenaires d’affaires dont les numéros de téléphone sont clairement affichés auprès de celui de Patrick Ledoux sur le site d’une autre de ses entreprises, EBTS, aurait permis de lever le voile sur le personnage.

« Il a tout le temps eu mauvaise réputation. Partout où je commandais, il y a du monde qui ne voulait pas me livrer parce que c’était Patrick Ledoux », a expliqué Robert Goyette, nommé comme vice-président exécutif sur le site d’EBTS. 

Les clients payaient très bien, mais lui [Patrick Ledoux] avait de la misère à livrer la marchandise.

Robert Goyette

« Il n’a pas une bonne réputation, disons », a aussi affirmé Fernand Gosselin, cité comme représentant pour EBTS sur la même page.

Selon MM. Goyette et Gosselin, EBTS est un projet mort-né lancé en 2016 parce que Patrick Ledoux disait avoir accès à des matériaux de construction à bas prix en provenance de Chine. Après quelques mois de démarches, aucun débouché pour ces produits n’a été trouvé et l’entreprise a été abandonnée, toujours selon les deux hommes. Elle a légalement cessé d’exister en 2019 parce qu’elle était inactive depuis deux ans.

« Il disparaît, il revient, il disparaît », a continué M. Goyette à propos de Patrick Ledoux. M. Goyette a quitté EBTS parce qu’il a « vu [que Patrick Ledoux] ne payait pas et qu’il avait mauvaise réputation », a-t-il ajouté.

Fernand Gosselin, quant à lui, se souvient avoir été contacté au fil des mois par des personnes qui avaient fait affaire avec Patrick Ledoux ou qui avaient investi dans ses entreprises et qui étaient maintenant incapables de le joindre.

Patrick Ledoux et son avocat, Me Benoît Marion, n’avaient pas rappelé La Presse, hier en fin de journée.

Des milliers d’offres

Le CHU de Québec, l’entité publique qui a passé la commande de 45 millions de dollars à Patrick Ledoux dans l’espoir d’obtenir des masques, a vanté ses mesures de sécurité.

« Plusieurs filets de sécurité sont en place pour déceler les risques potentiels de fraudes », indique un communiqué de presse publié jeudi. C’est « d’ailleurs grâce à ces filets que les sommes […] ont été protégées ».

« Il est aberrant de constater que de telles situations surviennent pendant que notre personnel travaille d’arrache-pied », a déclaré Martin Beaumont, président-directeur général du CHU, cité dans le même communiqué. 

PHOTO EMILIE O'CONNOR, ARCHIVES LA PRSSE

Heureusement que nous avons pu compter sur la vigilance de nos équipes et de nos institutions financières, qui sont intervenues dès le premier signal d’alarme.

Martin Beaumont

Le CHU de Québec, qui a acheté pour plus de 1,6 milliard de dollars de fournitures et d’équipements médicaux depuis le début de mars, a aussi constaté « une augmentation exponentielle d’offres de toutes sortes », a confirmé une porte-parole à La Presse. « J’ai eu vent cette semaine de quelqu’un qui voulait nous offrir des couvre-visage à 30 $ chacun et mettre notre logo dessus », a témoigné l’adjointe au PDG pour les relations avec les médias, Geneviève Dupuis.

Dans le cas de la transaction avec Matériel Médical L.A., le CHU a décidé d’aller de l’avant « compte tenu des besoins urgents » et des informations alors disponibles, « incluant les représentations de Ledoux qui semblaient démontrer la légitimité de la transaction », malgré les premiers signaux d’alarme. L’organisation s’est finalement ravisée.

« Vous ne pouvez pas vous imaginer les milliers de personnes qui nous ont appelés, au cours des dernières semaines, en disant qu’elles pouvaient trouver des masques N95 », a indiqué François Legault, en point de presse, jeudi, appelé à réagir à la situation. « Il fallait effectivement, dans certains cas, avancer l’argent, même, dans certains cas, comptant », a expliqué le premier ministre.

Système d’achat groupé

Cet épisode survient à peine plus d’un mois avant le démarrage du nouveau Centre d’acquisitions gouvernementales (CAG), censé regrouper les achats du réseau de la santé et des services sociaux. Mais dans le contexte de la pandémie, l’entrée en service prévue le 1er juin est suspendue, a annoncé jeudi le président du Conseil du trésor.

Le CAG, qui intégrera les expertises des groupes d’achat existants, dont SigmaSanté, a été créé dans le but de réaliser des économies, mais aussi de diffuser de bonnes pratiques et d’avoir plus de cohérence dans les stratégies d’acquisition. « Dans des circonstances normales, le travail aurait dû être fait par SigmaSanté », a indiqué M. Dubé à La Presse. « Cet exemple-là démontre le bien-fondé d’avoir une équipe de spécialistes. »

Le décret d’urgence sanitaire permet au gouvernement d’acheter du matériel sans délai et sans passer par des appels d’offres. Le CAG sera lancé seulement lorsque l’état d’urgence pendra fin.

Les démarches se poursuivent pour récupérer les fonds interceptés par le jugement de la Cour supérieure. « Tout devrait être réglé d’ici 48 heures », a indiqué la porte-parole du CHU de Québec, jeudi soir.