La pandémie commence à peine que déjà, nous planifions l’après. Nos vies changeront. Nous épargnerons. Nous voyagerons moins. Nous achèterons localement. Nous hébergerons nos parents jusqu’à leur dernier souffle, plutôt que les laisser agoniser dans un CHSLD.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Toutes de belles intentions.

Mais les réaliserons-nous ? Ou seront-ce des vœux pieux, comme nos résolutions du Nouvel An, oubliées à la fête des Rois ?

« J’aimerais bien dire : oui, on va tous changer, tout va bien se passer. Mais non. Je ne le pense pas », laisse tomber Laurence Monnais, professeur titulaire à l’Université de Montréal. Sa spécialité : l’histoire de la médecine. « Ce que dit le passé, c’est que les crises sont de bien mauvaises conseillères. On prend des mesures. On est persuadés qu’on va changer, parce qu’on participe à une expérience inédite. Puis au final, on oublie assez vite. »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

« Les épidémies – comme les guerres – agissent souvent comme des “accélérateurs” de révolutions », écrit notre chroniqueur.

Prenez la grippe espagnole de 1918-1920. Plus de 50 millions de personnes y ont succombé. Pourtant, les gens sont vite retournés en grand nombre dans les stades. Dans les cinémas. Dans les restaurants. Dans les tramways. Malgré l’absence d’un vaccin.

Même pas besoin de remonter si loin. La grippe de Hong Kong (1968) est considérée comme la première pandémie moderne. Elle a fauché plus de 4000 vies au Canada. Qui se souvient d’avoir modifié son style de vie à cause du virus ?

Personne.

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Les résolutions individuelles survivent mal aux pandémies. Mais qu’en est-il des projets collectifs ?

C’est le contraire. Les épidémies – comme les guerres – agissent souvent comme des « accélérateurs » de révolutions.

Laurent Turcot, professeur d’histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), explique : « C’est vraiment rare qu’une épidémie soit à elle seule la cause d’un changement. Les historiens sont plus enclins à dire que ça prend un ensemble de facteurs. »

Pour bien comprendre, imaginez un bol de Jell-O. « Quand tu le mets au frigo, il fige. Pourquoi ? Parce qu’il est au froid, bien sûr. Mais aussi parce que tu as mis de la poudre, de l’eau, que tu as choisi le bon bol, etc. »

Le cas d’école, c’est l’épidémie de peste noire, de 1347 à 1353. Le tiers des Européens en sont morts. Les champs se sont vidés. Les denrées sont devenues rares. La main-d’œuvre aussi. Les seigneurs ont perdu leur pouvoir. Ainsi est mort le système féodal. Une immense révolution, souvent attribuée uniquement à la peste.

« Sauf que ce système-là était déjà fragile, précise Laurent Turcot. Ça tenait par un fil depuis longtemps. La peste noire l’a simplement achevé. »

« Je vais te donner un autre exemple. La Révolution française. Ça commence quand ? Tu vas me dire le 14 juillet 1789. OK. À quelle heure ? À quelle minute ? À quelle seconde ? Quand tu réduis à l’absurde un événement, tu te rends compte qu’il ne peut pas tout expliquer à lui seul. Aujourd’hui, nous sommes dans une grande maturation depuis 20, 30, 40 ans. Du point de vue écologique. Économique aussi. Si tout ça finit par exploser après la pandémie, ça ne sera pas juste à cause du coronavirus. »

Il reste qu’une épidémie, ça ébranle un gouvernement. Dans l’histoire, ce fut souvent le grand coup de pied au derrière dont les décideurs avaient besoin pour financer de grands projets collectifs.

En 1665, la Grande Peste de Londres a fait 75 000 victimes. Après la crise, les élus ont complètement repensé la ville, raconte Laurent Turcot.

« À l’époque, les rues étaient fermées. Enserrées. Ça causait des miasmes. Après l’épidémie, on s’est dit : il faut ouvrir la ville. L’air doit circuler. Le vecteur par excellence de l’air, c’était l’eau. On souhaitait que l’air porté par la Tamise entre dans le corps de la ville. D’ailleurs, c’est de là que vient l’association entre le corps humain et la ville. On dit qu’un boulevard est une artère. Qu’il y a de la circulation, de la congestion, un bouchon. Plus les progrès médicaux vont avancer, plus la circulation dans la ville sera un facteur déterminant pour la santé publique. »

Au XIXe siècle, c’est la recherche scientifique qui a « profité » des épidémies successives. « Les États ont mis en place des protocoles, des institutions, du financement », explique Laurence Monnais. Avec des résultats concrets. Notamment la découverte de vaccins.

Plus récemment, les pays ont combattu le sida à grands coups de campagnes de sensibilisation. Avec un certain succès. C’est un rare cas d’épidémie qui a modifié nos habitudes quotidiennes, souligne Laurence Monnais.

« Pensez au port du préservatif. Ce n’est pas quelque chose qui est arrivé juste à cause du sida. Mais l’épidémie a répandu son usage. C’est devenu une pratique consensuelle.

— Et quelles sont vos attentes pour la COVID-19 ?

— Aurons-nous un vaccin qui fonctionne ? Je l’espère. C’est probable. Peut-être qu’il n’y aura pas de vaccin non plus. Il faudra s’adapter. Mais à un moment donné, le virus va s’étioler. Et on va passer à autre chose. C’est la nature humaine. Et quelque part, c’est assez réjouissant. »

Ce qui pourrait changer

Le déclin du centre-ville

La crise économique forcera les entreprises à réviser leurs dépenses. Et un local au centre-ville, ça coûte cher au pied carré. Le télétravail et les coupes de personnel permettront aux entreprises de réduire la location d’espaces.

La téléconsultation

Le Grand Confinement a accéléré le virage technologique dans les cabinets de médecins, psychologues, avocats et comptables. La consultation à distance est là pour de bon.

L’investissement en santé publique

« La santé publique, ce n’est pas à la mode. Ce n’est pas très sexy. Ça demande de l’argent sans qu’on sache exactement ce qui va se passer – ou pas », explique Laurence Monnais. Sauf qu’à court terme, aucun gouvernement ne voudra être pris à court de ressources une autre fois. Les investissements s’en viennent.