Le jus d’orange pourrait-il aider à se protéger de la COVID-19 ? La question a été évoquée par des journalistes en plein point de presse avec la mairesse Valérie Plante, jeudi. Et même si cela paraît farfelu à première vue, la thèse repose sur des pistes sérieuses.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Pour l’instant, aucune étude menée sur des humains ni même sur des animaux ne prouve que le jus d’orange fasse quoi que ce soit contre la COVID-19. Mais les agrumes contiennent une substance, appelée hespéridine, qui suscite effectivement la curiosité des chercheurs. Des travaux, encore théoriques et préliminaires, suggèrent que l’hespéridine pourrait nuire à la capacité du virus de la COVID-19 à se fixer aux cellules de l’appareil respiratoire.

« L’hespéridine et le jus d’orange ne guérissent pas la COVID-19. Mais il se pourrait que la substance puisse retarder l’infection – nous faire gagner un peu de temps pour que le système immunitaire prenne le dessus. Cela doit évidemment être démontré, et nous travaillons sur des validations scientifiques supplémentaires », a dit à La Presse Pierre Laurin, président de l’entreprise québécoise Pharmaceutique Ingenew.

M. Laurin tient à préciser qu’il n’a aucun intérêt financier lié de près ou de loin à l’hespéridine. Comme beaucoup, ce vieux routier de l’industrie biotechnologique québécoise a simplement voulu mettre la main à la pâte dans la lutte contre la COVID-19. Il s’est mis à éplucher la littérature scientifique pour voir si des substances avaient déjà montré un pouvoir contre le virus du SRAS, qui avait frappé de nombreuses régions du globe en 2002 et 2003, et qui ressemble à celui qui déclenche actuellement une pandémie.

D’intéressantes similitudes

C’est là que Pierre Laurin est tombé sur la piste de l’hespéridine. Il a sorti des articles datant de 2002 qui montrent que la molécule a un effet antiviral sur le virus du SRAS. Il empêche le virus de bien se lier à des récepteurs appelés ACE2, qui se trouvent sur les cellules de l’appareil respiratoire. Ces récepteurs sont les portes qui permettent au virus d’entrer dans les cellules, de les pirater et de s’y multiplier.

« À l’époque, on avait trouvé un composé qui a fait la preuve de son efficacité à retarder la réplication du virus SRAS. Mais c’est un peu tombé dans les oubliettes », dit Pierre Laurin.

Or, il se trouve que le SARS-CoV-2 qui cause la COVID-19 vise exactement les mêmes récepteurs. 

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Laurin, président de l’entreprise Pharmaceutique Ingenew, lors d’une entrevue avec La Presse en 2015

Récemment, on a découvert qu’il y a une grande homologie – plus de 95 % – dans le mécanisme que le virus de la COVID et celui du SRAS utilisent pour pénétrer dans les cellules.

Pierre Laurin, président de l’entreprise Pharmaceutique Ingenew 

Le Québécois n’est d’ailleurs pas seul à suivre cette piste. En février, une étude chinoise qui analysait le potentiel thérapeutique de nombreux composés contre le SARS-CoV-2 par des techniques informatiques présentait l’hespéridine et un groupe de composés similaires comme des molécules « inhibitrices qui pourraient probablement être utilisées pour traiter le SARS-CoV-2 ».

>> Consultez l’étude en question (en anglais)

Pierre Laurin a transmis son travail théorique à l’Institut de cardiologie de Montréal, qui l’évalue actuellement.

« J’ai pris connaissance du document de M. Laurin et effectue actuellement une validation scientifique. Dans le contexte actuel, toute avenue potentiellement prometteuse doit être adéquatement validée et, si nécessaire, expérimentalement vérifiée par une étude clinique », a affirmé à La Presse Jocelyn Dupuis, professeur à la faculté de médecine de l’Université de Montréal et cardiologue à l’Institut de cardiologie de Montréal.

Dilemme de la diffusion

L’hespéridine est extraite de la pelure des agrumes – orange, citron et pamplemousse – et est vendue sous forme de produit naturel.

« Selon des calculs retrouvés dans la littérature, deux verres de jus d’orange par jour pourraient apporter une concentration qui pourrait aider. Ce n’est pas un remède, il faut le redire. Mais il se peut que ça puisse aider à retarder la réplication du virus une fois qu’un individu est infecté », dit Pierre Laurin.

Le chercheur a longtemps hésité avant de parler de ses travaux théoriques. On s’arrache déjà le jus d’orange dans certaines régions du globe en raison de rumeurs non fondées voulant que la vitamine C renforce le système immunitaire et aide à combattre la COVID-19. 

Mais compte tenu du fait que le jus d’orange est largement inoffensif pour l’être humain, M. Laurin a jugé utile de diffuser ses conclusions, même en l’absence de preuves d’efficacité obtenues en bonne et due forme par des études cliniques.

« Je pense que c’est un peu une obligation pour moi. Je me sens mal de savoir ce que je sais, j’ai du jus d’orange dans mon réfrigérateur… Si ça peut contribuer, pourquoi pas ? », dit-il.

Précisons qu’en l’absence de preuves d’efficacité, La Presse a aussi hésité à publier les résultats théoriques de M. Laurin. Mais puisque la rumeur avait commencé à filtrer, nous avons jugé qu’il était d’intérêt public de fournir rapidement l’information la plus exacte possible à ce sujet.