Le propriétaire d’un hôtel montréalais a ouvert son établissement pour le mariage de sa fille en présence d’au moins 180 personnes du Québec et de New York, malgré les consignes du gouvernement, le 16 mars. Plusieurs personnes présentes, dont une qui travaillait pour les organisateurs, ont appris peu après qu’elles avaient été infectées par le coronavirus.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« Oui, des gens ont été malades. Je ne sais pas combien, je ne me promène pas en comptant les gens. Il y a eu des gens malades de New York, d’ici, d’un peu partout », explique l’homme d’affaires outremontais Samuel Rosenberg, le père de la mariée.

En entrevue avec La Presse, M. Rosenberg confirme avoir reçu un diagnostic positif à la COVID-19. Il dit être malade depuis deux semaines, soit à peu près depuis le mariage de sa fille avec un New-Yorkais. D’autres membres de sa famille et des amis sont aussi malades.

Le mariage a eu lieu à l’hôtel Crowne Plaza, sur le chemin de la Côte-de-Liesse, tout près de l’aéroport de Montréal. Samuel Rosenberg est propriétaire de l’établissement avec son frère, le magnat de l’immobilier Michael Rosenberg, et d’autres partenaires.

Nombreuses mesures en vigueur

Plusieurs mesures de distanciation sociale étaient en vigueur au moment du mariage.

Le gouvernement avait interdit les rassemblements de plus de 250 personnes dès le 12 mars et demandé aux gens qui arrivaient de l’étranger de s’isoler volontairement pour 14 jours.

Le 15 mars, Québec était allé beaucoup plus loin, en ordonnant la fermeture des lieux de rassemblements comme les bars, les cinémas, les salles de spectacles et les bibliothèques. Les restaurants avaient conservé le droit d’accueillir des clients à 50 % de leur capacité, mais ceux-ci devaient être espacés d’au moins un mètre. Les autorités demandaient aux gens de limiter leurs sorties à l’essentiel.

« On devrait sortir seulement pour aller travailler, acheter du pain, aller à la pharmacie, se faire soigner, faire une marche ou aller aider des personnes de 70 ans et plus », avait déclaré le premier ministre François Legault.

Repas et danse

Le lendemain, soit le 16 mars, la réception du mariage a eu lieu malgré tout à l’hôtel Crowne Plaza, avec repas et danse. Des photos de l’évènement transmises à La Presse montrent que les gens étaient proches les uns des autres. Les invités arrivés de New York n’ont évidemment pas respecté la demande d’isolement volontaire de 14 jours.

PHOTO COURTOISIE

Aperçu de l'organisation des chaises en vue de la réception

Dans les jours suivants, un message texte a circulé parmi les convives. « Ceci est une annonce pour les gens qui étaient au mariage. Plusieurs personnes ont été déclarées positives au coronavirus. Si vous étiez au mariage, s’il vous plaît, assurez-vous de vous placer en quarantaine. »

Samuel Rosenberg se défend d’avoir mal agi. Il assure que plusieurs mesures étaient en place à l’hôtel pour éviter la contagion.

« Les instructions disaient de ne pas faire le mariage avec plus de 250 personnes, mais nous sommes descendus à 180, parce que nous voulions respecter la distanciation sociale. Il y avait des gants, du désinfectant pour les mains, du Purell », dit-il. 

Nous avons fait plus que ce que la loi exige. Je ne comprends pas pourquoi on tente d’en faire une histoire.

Samuel Rosenberg, père de la mariée et propriétaire de l'hôtel Crowne Plaza

« Certains de mes meilleurs amis ne sont pas venus », ajoute-t-il en précisant qu’il ignore toujours qui était porteur du virus au moment de la célébration.

« On ne sait pas comment la maladie est arrivée ici », dit-il.

Un des gestionnaires de la salle de réception aménagée dans l’hôtel, Peter Mourcous, affirme lui aussi que le nombre de convives a été réduit pour des motifs sanitaires.

« L’évènement était censé être beaucoup plus grand que ça. La journée même, le nombre a diminué. On avait préparé la salle pour environ 200 personnes, avec une vingtaine de tables, mais je dirais qu’il y avait environ 150 ou 160 personnes », dit-il.

« Pas correct pour les employés »

Mais certains des travailleurs qui étaient en service pendant la célébration affirment que les propriétaires de l’hôtel ont été irresponsables et ont mis le personnel en danger. Trois d’entre eux se sont confiés à La Presse en demandant que leur identité ne soit pas dévoilée, par peur de perdre leur gagne-pain.

« Les gens se tenaient par le bras, par les mains. C’était un véritable cloaque, je voyais juste ça », déplore un travailleur qui est tombé malade dans la semaine suivant le mariage et a reçu un diagnostic positif à la COVID-19. Ses symptômes étaient plutôt légers et sa fièvre a duré une seule journée, mais l’expérience lui a laissé un goût amer.

« Je ne trouvais pas ça correct pour les employés », dit-il. Il doute d’ailleurs du chiffre officiel quant au nombre de personnes présentes.

« Je dirais qu’il y avait au-dessus de 250 personnes facilement, malgré les directives en place à ce moment», raconte-t-il.

On avait vérifié la veille et ils nous avaient dit qu’il y aurait au maximum 180 ou 190 personnes, mais on s’est sentis trompés.

Un travailleur infecté

Une deuxième personne qui travaillait à l’hôtel ce soir-là estime pour sa part que la foule s’élevait à « entre 180 et 250 personnes ».

« Les gens qui faisaient le service au bar et pour la nourriture avaient des gants, et beaucoup d’invités avaient des gants. Mais ils touchaient à tout quand même. Pendant la danse, ils se tenaient par les coudes », affirme ce deuxième intervenant.

« Je crois qu’il y avait 300 personnes. Ça aurait dû être annulé. Mais comme ils sont propriétaires de l’hôtel, ils font ce qu’ils veulent », ajoute un troisième travailleur en entrevue téléphonique.

Samuel Rosenberg juge ces critiques injustes. « C’est du baloney-macaroni tout ça. Personne n’a été forcé de venir travailler », proteste-t-il.

Son gendre, Avi Melohn, a prétendu qu’il ignorait que des gens avaient été infectés lorsque La Presse l’a joint à son numéro de New York.

« Je ne suis pas au courant de ça », a-t-il dit, avant de nous inviter à le rappeler plus tard. Il n’a plus jamais répondu.

« Une grosse erreur »

Il est illusoire de croire que la distribution de gants et de désinfectant aux gens dans un mariage de 180 personnes empêchera la propagation de la maladie en temps de pandémie, préviennent les experts consultés par La Presse.

« C’était vraiment une grosse erreur », commente d’emblée Roxane Borgès Da Silva, professeure agrégée à l’École de santé publique de l’Université de Montréal et spécialiste de l’organisation des services de santé.

Dans un mariage en général, on danse ensemble, la musique est forte, on se parle près de l’oreille. Il suffit d’une personne contaminée qui parle à moins d’un mètre de l’autre, il y a des projections vers l’autre, et c’est fini !

Roxane Borgès Da Silva

Si une personne contaminée a dansé avec plusieurs personnes et fait le tour de la famille pour offrir ses félicitations, il peut y avoir une « très forte contagion » dans une telle réception, dit la professeure. « Il faut absolument l’éviter », dit-elle.

« À 180 personnes, avec cette densité de personnes, ça devient presque impossible d’éviter la contagion », renchérit la docteure Caroline Quach, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste responsable de l’unité de prévention et contrôle des infections au CHU Sainte-Justine.

« Il y a des asymptomatiques qui ont la COVID-19 dans la gorge. Ça se transmet par gouttelettes. Si quelqu’un est dans un rayon de deux mètres, autour les gouttelettes peuvent se propager. À 180 personnes dans un mariage, on est incapables de maintenir une distance de deux mètres et c’est clair qu’on s’échange des choses », affirme la spécialiste.

Elle-même se tiendrait à bonne distance d’un tel évènement, par les temps qui courent. « Je ne me présente même pas dans une salle où il y a 10 personnes, s’il n’y a pas deux mètres de distance entre les gens », dit-elle.

Allusion en point de presse

Le premier ministre François Legault a fait allusion lors d’un récent point de presse à un mariage qui avait favorisé la propagation du virus. Mais au gouvernement, on explique que les rapports faits par les autorités de la Santé publique aux élus ne mentionnent habituellement pas de noms de familles ou de lieux, et il est donc impossible de dire s’il s’agissait de la noce du Crowne Plaza. Il y aurait d’ailleurs eu des signalements pour plus d’un mariage.

De son côté, la Direction régionale de santé publique de Montréal refuse de parler de ce cas en particulier. Mise au fait des informations recueillies par La Presse, la porte-parole Jocelyne Boudreault avait un seul message : 

« Il faut absolument respecter les consignes de sécurité. Pas de rassemblements », a-t-elle martelé.