« Il y a moins de prostitution en ce moment. Mais imaginez toutes les femmes pognées chez eux avec des hommes violents », lance France. « Ça sera pas beau t’à l’heure. »

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Le lunch vient de prendre fin, rue Chomedey, près de l’ancien Forum, et la salle à manger de Chez Doris, centre d’aide pour femmes sans-abri, est presque vide. Mais ça jase COVID-19 et confinement.

France, Arwha, Josie, Nathalie, Bianka… Elles ont de 28 à 50 ans et partagent une chose, la rue. Mais elles échangent aussi, ce midi-là, leurs opinions sur le virus, qui a dérouté le trafic de drogue avec les fermetures de ports, vidé les centres d’aide et jeté encore plus de monde dans le dur monde de l’itinérance, les ressources ne pouvant accueillir autant de gens qu’avant, vu la distanciation sociale, notamment.

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Josie Sam

Un virus qui met leur vie en danger ? Aucune n’a peur du virus. « On est faites fortes », dit Arwha, une artiste récemment devenue itinérante, pour cause de désaccord majeur avec sa mère et son frère, avec qui elle habitait. « On va être les dernières touchées », ajoute Bianka.

La possibilité d’être des vecteurs pour le coronavirus ne semble pas les préoccuper.

Mais elles ont peur de voir leurs centres d’aide incapables de répondre à la demande. Et c’est à cause de ce risque que la Ville de Montréal a finalement mis en place des mesures extraordinaires pour les aider, en décrétant l’état d’urgence, vendredi après-midi.

« Je ne veux plus jamais dormir dehors », dit Arwha. « On n’aura peut-être pas le choix », rétorque Nathalie.

« C’est tellement dangereux pour les femmes », dira plus tard Bianka, avant de parler de Tammi, qui vient de mourir. Elle aussi une sans-abri. On l’a trouvée dans la rue, une aiguille plantée dans le bras, il y a un mois. Le pire, c’est la prostitution, les proxénètes, tous ceux qui profitent de la fragilité des femmes laissées à elles-mêmes, surtout quand la nuit tombe. « Moi, je ne ferais pas une pipe pour un million, dit France. Mais ce n’est pas la même chose pour toutes les femmes. »

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France

Entre la quête de drogue, de chaleur, d’un toit, elles mettent constamment leur vie en péril. 

Certaines finissent par dormir dans les antichambres des banques, là où sont les guichets automatiques. D’autres, explique France, « se font passer sur le corps ».

La COVID-19 a décimé des ressources déjà insuffisantes pour des populations particulièrement vulnérables.

Les femmes avec qui je discute Chez Doris, toutefois, dorment actuellement au Y du centre-ville, où a été ouvert un dortoir depuis que le centre de l’ancien hôpital Royal Victoria a été transformé en centre de dépistage et de quarantaine pour la COVID-19. Elles mangent le midi rue Chomedey. L’après-midi, elles vont voir ce qui se passe au square Cabot, où l’organisme Résilience distribue du café et de la nourriture. Ensuite ? Ensuite rien. Ensuite Bianka s’installe sur le bord de la porte de la rue Drummond et fait du coloriage. France fume ses cigarettes et marche autour du pâté de maisons.

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Bianka Desroches-Findlay

Elles pourraient traîner sur la place à l’angle d’Atwater et de Sainte-Catherine, mais jusqu’à vendredi, c’était rempli de sans-abri ne respectant pas les directives sur la distanciation sociale.

Pas idéal.

David Chapman, responsable de Résilience, qui fait lui-même la distribution de nourriture au square Cabot, en est bien conscient. Mais jusqu’à vendredi, il avait décidé d’aider tous les sans-abri qui le veulent, dans un contexte un peu chaotique, à l’extérieur, plutôt que de garder son centre ouvert, juste de l’autre côté d’Atwater, en respectant les règles sanitaires strictes. « Si je prends seulement 20 % de ma clientèle, je peux te garantir que l’autre 80 % ne va pas faire de distanciation sociale et utiliser du gel désinfectant, dit-il. La situation actuelle n’est pas idéale, mais on essaie de faire du mieux qu’on peut dans les circonstances. »

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David Chapman, cofondateur de Résilience Montréal

Vendredi, la Ville a annoncé qu’elle décrétait l’état d’urgence, notamment pour se donner les moyens de mobiliser plus de ressources pour aider les sans-abri. Et à 17 h, le Service de sécurité incendie est arrivé au square Cabot avec des tentes, des poteaux, des chaises, des attaches en plastique, afin de fixer les chaises pour empêcher qu’on puisse les déplacer et obliger ainsi les gens à s’asseoir loin les uns des autres. 

« Allez-vous les utiliser ? », ai-je lancé à un groupe de femmes itinérantes assises non loin, sur les bancs de pierre, alors que des cols bleus s’affairaient à terminer leurs installations et que des policières à cheval encourageaient tout le monde à laisser les ouvriers faire leur travail. « Oui, c’est sûr, m’a répondu l’une d’elles. Ces chaises-là, c’est moins froid pour le derrière. »

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Des policières à cheval ont enjoint aux personnes présentes au square Cabot de laisser les ouvriers faire leur travail.

***

« C’est bon », m’a dit Marina Boulos-Winton, quand elle a entendu l’annonce de nouvelles mesures pour les sans-abri faite par la mairesse Valérie Plante vendredi après-midi. « Mais il faudra voir. »

La directrice de Chez Doris a hâte de constater si les centres comme le sien vont recevoir l’équipement et l’aide nécessaires, si les nouveaux centres ouverts par la Ville pour accueillir des gens pour la nuit et pour distribuer de la nourriture, notamment au square Cabot, seront suffisamment efficaces.

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Marina Boulos-Winton, directrice générale du foyer Chez Doris

Parce que jusqu’à vendredi, la situation était en train de devenir critique.

Chez Doris, par exemple, ne peut plus accepter que 40 femmes, que des sans-abri, qui doivent s’asseoir et se tenir à deux mètres de distance, se désinfecter chaque fois qu’elles entrent dans le bâtiment et dont on espère qu’elles n’apportent pas le virus, leurs problèmes fréquents de santé mentale rendant l’application des mesures anti-contagion extrêmement difficile.

Normalement, le centre veille sur 100 femmes par jour. Des itinérantes, mais aussi des femmes en difficulté. Maintenant, donc, 60 de ces femmes sont laissées à elles-mêmes.

Celles qui peuvent entrer – et le tri le matin a donné plusieurs fois lieu à des incidents pénibles – viennent manger, mais aussi chercher des pantalons et des t-shirts neufs. La maison n’accepte plus les dons de vêtements d’occasion, seulement tout ce qui est garanti déjà propre. 

Les itinérantes ne peuvent plus laver leurs vêtements, les buanderies étant toutes fermées. Tout comme les toilettes publiques des centres commerciaux, où elles vont normalement durant la journée, et les cafés où elles vont chercher de la chaleur, de l’électricité pour les téléphones. Tout est inaccessible. Toutes leurs routines sont défaites.

La Ville a donc dû installer des toilettes portables dans certains lieux névralgiques.

La COVID-19 complique tout.

Marina Boulos-Winton est terrifiée à la perspective qu’une de ces femmes apporte le virus dans l’organisme.

« Imaginez. Il faudrait tout fermer, désinfecter, faire tester tout le personnel, tout le monde. »

Et il y aurait encore plus de femmes à la rue.

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Victoria

Mais chez les sans-abri, la peur ne fait pas partie du scénario. « Nous, on a de la chance, on est toujours dehors, à l’air libre », m’explique Victoria, une jeune femme accro au crack, qui se tient au square Cabot. « Je n’ai vraiment pas peur du virus. »

« Eille, j’ai trouvé une cigarette neuve par terre, câlisse », lance Bianka, en la mettant dans sa bouche.

« Ça, c’est de la chance. »