Si, encore la semaine dernière, les trafiquants de stupéfiants poursuivaient leurs activités dans une certaine mesure à Montréal, le crime organisé montréalais semble lui aussi, comme le reste du Québec, s’être mis sur pause au cours des derniers jours.

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Il semble également qu’en raison de la pandémie de la COVID-19, le prix du kilogramme de cocaïne augmente presque quotidiennement à Montréal. Mercredi, il tournait autour de 65 000 $, selon des sources, soit environ 20 000 $ de plus qu’avant le début de la crise sanitaire.

« Le crime organisé fonctionne au ralenti et peut actuellement perdre de l’argent en raison de la crise. Mais il s’adapte. Il manipule volontairement l’offre et la demande, et augmente les prix, de façon à minimiser les pertes et à se rattraper lorsque ça va repartir », décrit un policier bien au courant de la situation.

Selon plusieurs sources policières qui ont requis l’anonymat car elles ne sont pas autorisées à parler aux médias, les réseaux de trafic de stupéfiants se sont adaptés aux fermetures des lieux de vente, comme les bars et les cafés, en augmentant par exemple les livraisons à domicile – car les consommateurs répondent toujours à l’appel –, mais « avec des résultats mitigés », a décrit une source policière.

Les cafés, bars, restaurants, salles de conditionnement physique étant fermés, les criminels ne s’y rencontrent plus et doivent trouver d’autres lieux ainsi que de nouvelles manières d’échanger et de parler d’affaires. Distanciation sociale oblige, finis également les walk and talk, c’est-à-dire ces marches à deux sur le trottoir, dans une ruelle ou un stationnement, pour discuter d’affaires, loin des micros de la police.

Les acteurs du crime organisé sont eux aussi confinés à la maison, avec femmes et enfants, ce qui rend les discussions d’affaires plus difficiles. Mais ce confinement est toutefois un couteau à deux tranchants, car les sources du milieu criminel doivent également être moins à l’aise pour discuter avec les policiers.

L’interdiction des rassemblements, comme les raves, les danses dans les bars, les festivals et autres événements qui auraient pu attirer beaucoup de gens, doit sûrement nuire à la vente de comprimés de méthamphétamine, très populaire dans de telles occasions, et contrôlée par les Hells Angels.

Les consignes interdisant aux Québécois et aux Canadiens de prendre l’avion empêchent les criminels de se rencontrer ou de rencontrer des représentants de cartels fournisseurs de cocaïne à l’extérieur du pays, comme ils le font de plus en plus souvent.

Explosion des prix

Jusqu’à tout récemment, les policiers observaient encore des importations de cocaïne depuis l’Amérique du Sud, transitant par le Mexique. Il est bien connu que la cocaïne arrive le plus souvent dans des camions qui ont traversé les États-Unis pour entrer au Canada, et le transport transfrontalier de marchandises n’est pas touché par les interdictions gouvernementales.

Des sources ne croient pas que les organisations criminelles soient en rupture de stock de cocaïne ou de produits provenant de Chine nécessaires pour la fabrication de méthamphétamine, et qu’elles en aient entreposé pour être en mesure de poursuivre la distribution et la fabrication dans des laboratoires clandestins.

En revanche, l’importation de cocaïne par des mules revenues au pays en voiture ou par le trafic aérien doit être beaucoup plus rare, ce qui fait dire à certains policiers que des organisations ont dû se trouver de nouvelles portes d’entrée.

Selon nos informations, le prix du kilogramme de cocaïne ne cesse d’augmenter à Montréal. Mercredi, il était d’environ 65 000 $, comparativement à 43 000 $ avant la pandémie.

Des policiers se demandent toutefois si cette hausse soudaine des prix est provoquée par une rareté de la cocaïne, car elle entrerait au Québec en moins grosse quantité, ou parce que les fournisseurs ou les organisations criminelles qui l’importent veulent profiter de la pandémie pour augmenter leurs profits, comme cela arrive régulièrement.

Les paris à zéro

La mafia, pour qui les paris sportifs illégaux en ligne sont une véritable vache à lait, souffre assurément de l’annulation ou la suspension des saisons dans tous les sports professionnels et d’autres événements internationaux.

Des cafés connus par la police comme étant des quartiers généraux de paris sportifs ou des endroits où les preneurs aux livres et parieurs remettent des enveloppes d’argent n’ont pas échappé aux directives gouvernementales de fermeture.

Plusieurs mois d’arrêt dans le monde du sport peuvent représenter des pertes importantes pour le crime organisé ; après l’enquête anti-mafia Colisée menée par la Gendarmerie royale du Canada entre 2001 et 2006, un expert a évalué qu’en 18 mois, les paris sportifs ont rapporté plus de 26 millions de dollars au clan Rizzuto, et c’était il y a 15 ans.

Selon la police, les profits engendrés par les paris sportifs permettent au crime organisé de financer d’autres crimes ou des importations de cocaïne, qui elles-mêmes rapportent beaucoup d’argent.

Une pause dans les paris sportifs pourrait faire en sorte que le crime organisé, en particulier la mafia, se tourne vers d’autres crimes traditionnels, comme l’extorsion et le prêt usuraire, d’autant plus que nombre de personnes pourraient se trouver en difficultés financières en raison de la pandémie.

Les criminels pourraient également se tourner vers la fraude.

Au cours des derniers jours, la police de Montréal et la Sûreté du Québec ont appelé la population à la prudence face à une hausse des cas de fraude ou d’hameçonnage depuis le début de la pandémie de COVID-19, même si ceux-ci ne sont pas nécessairement l’œuvre du crime organisé.

Bref, la police croit que la crise de la COVID-19 déstabilise le crime organisé pour l'instant, mais que celui-ci s’adapte et n’aura pas nécessairement perdu beaucoup d’argent une fois la pandémie derrière nous.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.