De tout temps, les épidémies ont conduit à la recherche de boucs émissaires.

RIMA ELKOURI RIMA ELKOURI
La Presse

Ainsi le président Trump, après avoir parlé du coronavirus responsable de la COVID-19 comme d’un « virus étranger » la semaine dernière a précisé sa « pensée » au cours des derniers jours en insistant pour désigner le plus souvent possible le virus comme un « virus chinois ».

« Cela n’a rien du tout de raciste », s’est-il défendu.

Les experts en santé publique, y compris certains qui travaillent au sein même de l’administration Trump, ont beau répéter que les pandémies n’ont pas de nationalité, ils ont beau répéter que cette insistance à désigner comme responsable un groupe ethnique est contre-productive et mène à de la discrimination, Trump persiste et signe, en propageant allègrement le virus de la xénophobie. Une façon comme une autre de s’en laver les mains…

Contre ce virus, personne n’est immunisé. Au Québec, une série d’actes haineux sème la frayeur et la consternation chez des citoyens d’origine asiatique. À Montréal, le consulat de Corée a envoyé une mise en garde à ses ressortissants après que deux hommes d’origine coréenne eurent été poignardés dimanche. Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) enquête aussi sur des actes de vandalisme visant des pagodes bouddhistes. Sur les réseaux sociaux, des citoyens d’origine chinoise sont la cible de messages haineux.

Bien que le SPVM dise ne pas avoir noté une augmentation des crimes envers les Montréalais d’origine asiatique sur son territoire, l’inquiétude au sein des communautés visées est bien réelle.

« La pandémie est un catalyseur qui fait sortir la haine chez les gens », observe Louis Le, 24 ans, bénévole à la pagode Chua Quan Am, qui a été la cible de vandales. Ici et ailleurs, des gens ont peur. Pas juste de la COVID-19, mais de cet autre virus qui se manifeste par des agressions, des insultes racistes, de la cyberhaine, des regards méprisants, du vandalisme.

Mercredi, Anna Lespérance, 25 ans, d’origine chinoise, a été bouleversée de voir qu’elle était la cible de messages haineux dans les réseaux sociaux. Deux étudiantes de sa classe, au Centre d’éducation des adultes Champlain, ont fait circuler une photo d’elle disant qu’elle était « sale » et qu’elle risquait de propager le coronavirus.

PHOTO FOURNIE PAR ANNA LESPÉRANCE

Anna Lespérance, 25 ans, a été bouleversée par les messages haineux dont elle a été la cible à cause de ses origines chinoises.

Avant la pandémie, elle n’avait jamais été la cible de racisme. « Je n’ai pas peur d’avoir le virus. Mais j’ai peur de l’humanité quand je vois ça. Je veux que les gens sachent que c’est inacceptable de se faire traiter comme ça. »

Louis Le encourage les gens à ne jamais banaliser les comportements racistes. « Partout dans le monde, on est confronté à ces vagues de haine. Ne soyez pas des témoins passifs. Agissez ! »

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Qu’est-ce qui explique cette désignation de boucs émissaires en temps d’épidémie ? J’ai posé la question à Rachida Azdouz, psychologue spécialisée en relations interculturelles.

« Dans une situation de panique ou de crise comme celle-ci, il y a plusieurs niveaux de réactions, de la plus rationnelle à la plus irrationnelle. »

On cherche à donner du sens. « Qu’est-ce que cette situation signifie ? Quel message la vie nous envoie ? Les religieux, par exemple, peuvent y voir un message divin, alors que les non-religieux peuvent y voir un signal qui nous rappelle la nécessité de revenir à l’essentiel. »

À défaut de sens, on cherche les causes. « Quels sont les facteurs à l’origine du problème et comment peut-on agir sur ces facteurs pour sortir de l’impuissance ? »

Quand on ne trouve pas les causes, on cherche les responsables. « Qui doit nous sortir du pétrin ? Doit-on s’en remettre à l’État ? Doit-on puiser dans nos propres ressources et miser sur les solidarités locales – nos familles, nos réseaux naturels ? Ou un mélange des deux ? »

Et finalement, à défaut de responsables, on cherche des boucs émissaires. « À qui la faute ? Qui peut-on montrer du doigt ? »

Il y a là malheureusement quelque chose de bien répandu, dont on peut tous être un jour coupables ou victimes, peu importe notre origine. « C’est la peur qu’il faut combattre, et pas un groupe ethnique en particulier qui serait supposément raciste et xénophobe en tout temps et en toutes circonstances. »

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Le racisme anti-asiatique que l’on observe aujourd’hui est un exemple inquiétant d’un phénomène bien connu, souligne Ryoa Chung, professeure de philosophie à l’Université de Montréal. « Les phénomènes de boucs émissaires sont parmi les comportements humains les plus sombres et irrationnels, les plus terrifiants et malheureusement universels. »

Cela ne veut pas dire qu’on ne peut rien y faire. « La résistance des êtres humains à ces formes de barbarie est aussi une constante dans l’histoire de l’humanité qui donne de l’espoir. »

En plus de soigner les gens, il faut soigner nos sociétés.

Du point de vue de l’éthique de la santé publique, Ryoa Chung, dont les travaux de recherche portent notamment sur la philosophie politique et les inégalités de santé, croit que les autorités et les citoyens devront, dans les prochaines semaines et les prochains mois, réfléchir à deux choses en particulier.

La première ? « En temps de crise sanitaire, les inégalités socioéconomiques ne feront qu’exacerber les risques pour toute la société. Il faudra à tout prix chercher à atténuer l’impact des inégalités sociales par des mesures politiques. Toutes les formes d’inégalités économiques et de discriminations sociales, dont la xénophobie et le racisme, ne feront qu’ajouter au chaos qui permet la propagation des épidémies et des crises sociales. »

La deuxième ? « En dépit des pages obscures de l’histoire des civilisations, la survie de l’humanité a toujours été rendue possible par la coopération et la solidarité, les progrès de la rationalité et par l’expansion des multiples visages de l’amitié civique. Les sociétés qui sont dotées des institutions les plus équitables – régime public de santé, d’éducation et de sécurité sociale – et qui reposent sur les solidarités les plus robustes entre les générations, les groupes sociaux et les groupes ethniques sont celles qui surmonteront toujours toutes les épreuves avec patience et dignité. »

Restez chez vous et pensez-y.