(Ottawa) Le gouvernement Trudeau entend élargir de façon exceptionnelle l’accès à l’assurance-emploi afin d’offrir rapidement un coup de pouce financier aux travailleurs autonomes et autres employés n’ayant pas accès à ce filet social. Le premier ministre Justin Trudeau et le ministre des Finances Bill Morneau annonceront ce mercredi un plan d’aide frisant les 27 milliards de dollars.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
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Le plan aura toutes les allures d’un mini-budget. Selon des informations obtenues par La Presse, il permettra également d’offrir « une aide historique directe » aux familles canadiennes éprouvées par la pandémie de la COVID-19 grâce à une bonification de l’Allocation canadienne pour enfants – programme qui rejoint déjà 9 familles sur 10 au pays et qui se traduit par le versement d’un paiement mensuel non imposable variant selon le nombre d’enfants.

Alors que des mises à pied massives sont à prévoir au cours des prochains jours et des prochaines semaines, le gouvernement Trudeau offrira une bouée de sauvetage aux petites et moyennes entreprises en cette période de fortes turbulences économiques en reportant de plusieurs mois leur obligation de paiement des impôts et des taxes. Ce report devrait leur donner une marge de manœuvre financière pour poursuivre leurs activités et rémunérer leurs employés, calcule-t-on.

Tout indique aussi qu’Ottawa emboîtera le pas au gouvernement du Québec en repoussant la date limite de tous les contribuables pour produire leurs déclarations de revenus. Le nouvel échéancier fédéral pourrait dépasser celui de Québec, qui a fixé la date limite pour soumettre sa déclaration au 1er juin.

Il est aussi prévu qu’Ottawa bonifie le programme de travail partagé, financé à même l’assurance-emploi, afin de limiter les licenciements. Essentiellement, le programme offre des prestations d’assurance-emploi aux employés admissibles qui acceptent de réduire leurs heures normales de travail et de partager le travail disponible en temps de crise économique.

« Nos entreprises ont un besoin urgent de liquidités. L’objectif du gouvernement fédéral est de garder de l’argent dans le système et dans les poches des familles qui en ont besoin. C’est crucial. Il faut protéger nos jobs », a souligné une source gouvernementale bien au fait du dossier.

Stabiliser l’économie

Le remède de cheval que s’apprête à administrer le gouvernement Trudeau pour stabiliser l’économie canadienne s’inscrira dans le cadre d’une série d’interventions musclées à venir pour soutenir les familles, les travailleurs et les entreprises au cours des prochaines semaines. Car le grand argentier du pays doit aussi déposer son prochain budget fédéral bientôt. Ce budget devait être présenté le 30 mars, mais la crise a contraint Bill Morneau à le reporter.

« Nous allons prendre des mesures importantes pour aider les gens à faire face à la crise. Nous n’allons pas abandonner une personne à son sort durant cette crise. Il y a quand même un paquet de monde qui n’est pas admissible à recevoir des prestations d’assurance-emploi », a fait valoir une autre source gouvernementale.

À Washington, le président des États-Unis, Donald Trump, a proposé au Congrès mardi un plan de 850 milliards de dollars pour soutenir l’économie américaine.

De 20 à 30 députés seront rappelés d’urgence au Parlement au cours des prochains jours afin d’adopter le train de mesures concoctées par le gouvernement Trudeau. Ces députés, qui viendront essentiellement de l’Ontario et du Québec, n’auront pas à prendre l’avion pour revenir dans la capitale fédérale et représenteront les partis politiques au prorata de leur représentation à la Chambre des communes.

Essentiellement, il faut que ces députés adoptent les changements qui seront proposés au programme d’assurance-emploi.

Une source gouvernementale

Déjà, Ottawa a annoncé la semaine dernière l’injection de 10 milliards de dollars dans un programme de facilitation du crédit afin de soutenir les petites et les moyennes entreprises qui pourraient avoir de la difficulté à obtenir des prêts. Ce programme relèvera de deux organismes fédéraux : la Banque du développement du Canada et Exportation et développement Canada.

Également la semaine dernière, le premier ministre Trudeau a annoncé un fonds de lutte contre la COVID-19 de 1 milliard de dollars. La moitié de cette somme ira aux provinces pour les aider à payer les coûts supplémentaires liés aux différentes mesures qu’elles mettent en œuvre afin de limiter la propagation du virus, comme l’achat de masques et d’équipements, a annoncé le premier ministre Trudeau en conférence de presse. Et environ 275 millions de dollars serviront à financer des activités de recherche, des essais cliniques et le développement de vaccins au pays.

PHOTO DAVE CHAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le premier ministre du Canada Justin Trudeau annoncera ce mercredi, de concert avec son ministre des Finances Bill Morneau, un plan d’aide de 27 milliards pour soutenir les travailleurs et les entreprises au pays.

Appel à la patience

« On demande des efforts importants aux citoyens et on va être là pour appuyer les citoyens aussi, pour appuyer les petites entreprises et les grandes entreprises, pour appuyer les citoyens qui ont besoin d’argent pour faire leurs emplettes, pour nourrir leurs familles, pour payer leur loyer », a affirmé mardi Justin Trudeau.

« On ne sait pas combien de temps la crise va durer, si ça va être des semaines, si ça va être des mois. Mais nous allons être là les uns pour les autres pour appuyer les Canadiens, pour passer à travers de ce moment extrêmement difficile et exceptionnel », a ajouté le premier ministre.

Selon Michèle Rioux, professeure au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal, une réponse interventionniste du Canada et des autres pays qui composent avec la pandémie mondiale de la COVID-19 s’impose vu la gravité de la situation.

Quand il y a des guerres, des récessions, l’État doit prendre le relais ; ça peut prendre la forme d’interventions directes, de nationalisations. Ce ne sont pas les marchés qui vont régler ces problèmes-là.

Michèle Rioux, professeure au département de science politique de l’UQAM, en entrevue avec La Presse

Et plus globalement, après coup, « on pourra tirer des leçons » de l’efficacité de ce qui sera implanté à Ottawa comme ailleurs, car « des crises comme celle-là, il y en aura d’autres, comme la crise écologique », soulève Mme Rioux.

Pier-André Bouchard-St-Amant, professeur à l’École nationale d’administration publique, estime qu’Ottawa « doit avoir recours à des mécanismes déjà existants qui ont la capacité de rejoindre très rapidement un très grand nombre de gens ».

Les véhicules les plus susceptibles d’y parvenir sont l’assurance-emploi ou le régime fiscal : « On pourrait imaginer donner un crédit remboursable supplémentaire à tout ménage qui a des enfants privés d’école, ce qui permet de les repérer rapidement. »

Car « l’avantage, c’est que l’Agence du revenu du Canada a généralement du dépôt direct, alors ça va très, très vite pour transférer l’argent », a-t-il illustré dans un entretien avec La Presse, mardi.

Aux yeux du président de la Chambre de commerce du Canada, Perrin Beatty, le gouvernement doit faire preuve de flexibilité envers les entreprises durant cette crise sans précédent. D’autant plus que bon nombre d’entre elles pourraient bientôt être acculées à la faillite. « Il faut éviter toute distraction qui pourrait détourner notre attention de notre seul objectif : garder les entreprises ouvertes pour fabriquer les produits et les services dont les Canadiens ont besoin », a-t-il dit à La Presse.

M. Beatty évoque même la possibilité de reporter la date de l’entrée en vigueur de la nouvelle mouture de l’ALENA, récemment adoptée par le Canada, afin de donner plus de temps aux entreprises pour s’adapter aux nouvelles règles.