En 2020, il n’y aurait pas que nos horizons qui se sont rétrécis. Les conditions ont été réunies pour que le cerveau pâtisse du confinement, surtout dans les confins de la mémoire, croit la chercheuse Véronique Bohbot. Et si on ne gardait qu’un souvenir flou de cette année 2020 ?

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Il y a eu le virus. Il y a eu le confinement. Il y a eu les morts. Il n’y a pas eu d’école, de hockey, de restos, de sorties pendant plusieurs semaines. Il y a eu des masques vendus à prix d’or, des pénuries de préposés, des points de presse quotidiens, des courbes statistiques à profusion, des antimasques, de l’hydroxychloroquine et de la distanciation. Bref, il y a eu assez de nouvelles notions, en 2020, pour qu’on se souvienne longtemps de cette satanée année.

Et pourtant… Il est possible que plusieurs d’entre nous, en repensant à cette pandémie, ne gardent en mémoire que quelques souvenirs flous. Une vague impression d’angoisse, une succession de jours tous pareils, un écran d’ordinateur rempli de petites cases avec des visages qui se confondent. Comme si le cerveau n’avait rien retenu de mémorable pendant ces étranges mois.

L’une des explications se trouverait au cœur du cerveau, dans une région appelée l’hippocampe, dit la professeure au département de psychiatrie à l’Université McGill, Véronique Bohbot. En 2020, observe-t-elle, tout indique que nos hippocampes ont rétréci par manque de stimulation. « Et je pense que c’est le temps, plus que jamais, de faire des efforts conscients pour en combattre les effets négatifs », dit-elle.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Véronique Bohbot, professeure au département de psychiatrie à l’Université McGill

« L’hippocampe est une structure importante pour la mémoire spatiale et la mémoire épisodique », explique Véronique Bohbot. Les deux types de mémoire sont intimement liés. Lorsqu’on doit se souvenir d’un événement (mémoire épisodique), on pense d’abord à l’endroit où on se trouvait (mémoire spatiale). « Si je vous demande ce que vous avez fait au jour de l’An, vous allez d’abord vous demander où vous vous trouviez, dit Véronique Bohbot. Ensuite, vous vous souviendrez avec qui vous étiez, de ce que vous avez mangé, si vous avez reçu des cadeaux… Tout ça est lié, et ça commence à un endroit. C’est pour ça que l’hippocampe est fondamental dans la mémoire. »

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Lieux, sons, odeurs, images… L’hippocampe encode toutes ces informations. Plus l’hippocampe est développé, mieux les événements s’incrustent dans la mémoire.

Mais l’hippocampe fonctionne aussi comme un muscle : pour le développer, il faut faire l’effort de l’utiliser. Et quand on ne l’utilise pas, il rapetisse.

Une chèvre sur la table de la salle à manger

Dans des compétitions de mémoire, les « athlètes » s’exercent à utiliser la mémoire spatiale pour se souvenir d’éléments d’information. Par exemple, ils placent mentalement les objets à retenir dans un espace physique. Ils imagineront un ballon déposé sur une chaise, ou une chèvre hissée sur la table à manger. Plus tard, quand ils devront se souvenir de tous les éléments d’information, il leur suffira de visualiser leur carte mentale et de retrouver les objets qu’ils ont placés à différents endroits. « C’est là où on réalise combien la mémoire spatiale est forte », dit Mme Bohbot.

L’hippocampe, c’est aussi l’élément qui permet de se situer dans l’espace. C’est lui qui développe une carte qui permet de se rendre d’un point A à un point B en évaluant toutes les routes possibles, au lieu de suivre aveuglément une seule route. La mémoire spatiale enrichit les souvenirs liés à divers aspects de la vie, en détaillant le décor du bureau, de l’école, du resto, du salon de ses copains.

Mais que se passe-t-il quand le nombre d’endroits et de personnes que l’on fréquente diminue considérablement ?

Moins stimulé, l’hippocampe manque d’éléments pour encoder les souvenirs. Et sans y faire attention, le cerveau empirera la situation en ayant recours au noyau caudé, compétiteur de l’hippocampe.

Le noyau caudé est la région cérébrale qui fournit rapidement une réponse au cerveau stressé. Par exemple, en suggérant la route habituelle pour se rendre d’un endroit à un autre, route qu’on sera tenté de suivre systématiquement sans y réfléchir. Le noyau caudé prend le relais de l’hippocampe lorsque le cerveau a besoin d’une réponse rapide et simple. « C’est une structure très efficace, mais elle connaît moins de choses, dit Mme Bohbot. Elle n’explore pas l’environnement comme l’hippocampe, ne connaît pas la relation entre les points de repère. »

Muscler son hippocampe

La bonne nouvelle : tout est réversible, assure Véronique Bohbot. « On est capable de faire croître l’hippocampe, mais pour y arriver, il faut l’utiliser. » C’est un peu comme la physiothérapie, dit-elle. Plus on a passé de temps immobilisé en raison d’une blessure, plus ce sera long avant de marcher à nouveau.

Il faut prendre le temps d’aller chercher l’information. C’est un processus de rappel qui va chercher une autre partie du cerveau, soit le cortex frontal.

Véronique Bohbot, professeure au département de psychiatrie à l’Université McGill

Et, oui, comme n’importe quel muscle qu’on doit faire travailler, les efforts sont plus douloureux au début.

« Au début, quand c’est difficile, il ne faut pas abandonner, bien au contraire. Plus la tâche est difficile, plus on fait travailler notre hippocampe. Plus elle est automatique, moins on l’utilise. »

Au boulot, les cerveaux. Ne serait-ce que pour se souvenir, dans quelques années, que l’année 2020 a fini par finir…

S’orienter au pif

Autre observation pandémique faite par Véronique Bohbot : « J’ai remarqué qu’à cause du masque, je ne sentais plus rien dans les endroits que je fréquente. Par exemple, lorsque je vais à l’épicerie. » Or, l’odorat participe lui aussi à la mémoire spatiale, dit-elle. Dans une étude publiée en 2018 dans Nature, l’équipe dont faisait partie Mme Bohbot a démontré que la reconnaissance d’odeurs va de pair avec la mémoire spatiale et que le volume de l’hippocampe témoigne de l’utilisation de ces deux éléments. Donc, si le cerveau enregistre moins d’odeurs, les souvenirs sont moins riches et s’incrustent moins bien dans la mémoire.

Hippocampe et alzheimer

Parmi les premières régions du cerveau atteintes par la maladie d’Alzheimer, l’hippocampe montre déjà des signes de dommages avant que la maladie fasse des ravages. Protéger l’hippocampe grâce au recours à la mémoire spatiale permet donc de prévenir les effets de la maladie d’Alzheimer (de même que plusieurs autres pathologies, dont la dépression et la schizophrénie), même chez les personnes qui présentent des facteurs de risque génétiques. Par ailleurs, dans une étude publiée en juillet, la Société Alzheimer du Royaume-Uni a montré que les périodes d’isolement en 2020 ont engendré une dégradation de l’état de santé de près de la moitié des gens qui vivent avec des problèmes de démence.

Comment muscler son hippocampe

– Réfléchir. Former une carte mentale de son environnement, que ce soit son quartier, sa maison, ses tiroirs.

– Ranger le GPS. Prendre le temps de se perdre et de trouver son chemin.

– Diminuer le stress, l’anxiété. Moins le cerveau est stressé, moins il aura recours au noyau caudé pour résoudre rapidement ses problèmes.

– Méditer, prendre de grandes respirations. Faire de l’exercice. Mieux le cerveau sera oxygéné, mieux il pourra travailler.

– Socialiser. « Une étude californienne a montré que chaque heure de socialisation pour une personne âgée prolonge la vie sans démence », dit Véronique Bohbot.

– Adopter une diète méditerranéenne. Légumes, noix, légumineuses, huiles oméga-3, consommation limitée de protéines animales (maximum de 4 jours/semaine)

Source : site web de Véronique Bohbot

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