(Edmonton) La pandémie a non seulement modifié la façon dont nous menons notre vie, mais aussi celle dont nous envisageons la mort, estiment des experts du deuil.

Fakiha Baig
La Presse Canadienne

Depuis le mois de mars, près de 14 000 Canadiens sont morts des suites de la COVID-19. Le deuil, compagnon inséparable de la mort, est devenu plus difficile à vivre pour de nombreuses personnes. Mais le directeur d’une maison funéraire et un expert en deuil affirment que les familles qu’ils ont rencontrées pendant la pandémie ont aussi pris davantage conscience de la valeur de la vie.

« Probablement dans toutes les cultures et toutes les confessions religieuses du monde, il existe un rituel au moment d’une mort ou d’une crise », rappelle Stephen Fleming, professeur de psychologie à l’Université York, de Toronto.

Le rituel se présente souvent sous la forme de comportements et de pensées qui ont une signification symbolique. Lorsque cela se produit, nous sommes en mesure d’apprécier le sens de la communauté, un sentiment de sécurité où nous pouvons exprimer nos émotions et prendre acte de la mort.

Stephen Fleming, professeur de psychologie à l’Université York

Mais pendant la pandémie, dire adieu à un proche au téléphone, au lieu de lui tenir la main, a rendu le deuil beaucoup plus douloureux, rappelle le professeur Fleming, qui a beaucoup écrit sur le deuil. « Ce genre de compassion humaine et d’attachement, qui n’est plus possible, peut conduire à un sentiment d’extrême solitude, et peut même semer les graines de la dépression. »

Des rôles différents

À cause des restrictions sanitaires imposées sur les funérailles dans la plupart des provinces, les maisons funéraires ont dû rapidement « réinventer » leurs services. Alors que les familles sont privées des rites funéraires traditionnels, il est devenu plus important de discuter avec elles de la façon de faire face au deuil, explique David Root, de l’Association des maisons funéraires de l’Alberta.

« Nous avons vu bien des familles se sentir coupables de ne pas avoir pu être au chevet de leur proche […] parce qu’elles ne pouvaient tout simplement pas traverser la frontière canado-américaine, par exemple », précise le directeur de la maison funéraire Pierson, à Calgary.

M. Root soutient qu’en général, les professionnels des services funéraires et les spécialistes du deuil au Canada ont observé que les Nord-Américains ont tendance à refuser l’idée même de la mort. « Nous nions en quelque sorte notre propre mortalité et la mort a tendance à être davantage une expérience clinique : les gens vont à l’hôpital ou dans un foyer, puis y meurent. Ailleurs dans le monde, la mort survient davantage à la maison et en famille. »

Mais la façon dont les Canadiens perçoivent la mort a changé depuis que la COVID-19 a frappé le Canada en mars, admettent les deux experts. « Les familles que nous voyons commencent à apprécier la valeur de tout le processus du deuil […] et réalisent que la mort est ce qu’elle est, nous ne pouvons rien y changer », soutient M. Root.

Les deux experts croient aussi que la pandémie a rendu les Canadiens plus sensibles à la valeur de la vie, parce qu’ils ont été empêchés de se voir, de se parler et d’être au chevet de leurs proches mourants.

« En tant que nation, je pense et j’espère que nous retiendrons ces leçons après la vaccination », ajoute le professeur Fleming. « La douleur n’est pas inutile. J’espère que ce pays permettra à la COVID de nous enseigner quelque chose sur nos vies, et non de définir notre existence. »

Cet article a été produit avec l’aide financière des Bourses Facebook et La Presse Canadienne pour les nouvelles.