La plus grande campagne de vaccination de l’Histoire débute et une opération logistique sans précédent attend les agences gouvernementales, le personnel de la santé et les entreprises de la chaîne d’approvisionnement pharmaceutique. La Presse Canadienne s’est intéressée aux défis logistiques entourant la fabrication et la distribution des fioles médicales qui contiendront les précieux vaccins, alors que le sable qui sert à fabriquer ces contenants est de plus en plus rare.

Stéphane Blais
La Presse Canadienne

Immuniser tous les humains contre la COVID-19 avec un vaccin comme celui de Pfizer-BioNTech nécessiterait 15 milliards de doses, soit 2 injections pour 7,5 milliards de personnes.

Le défi est médical, scientifique, mais aussi industriel.

Si tout n’est pas parfaitement coordonné et calculé, une pénurie de fioles médicales se pointe à l’horizon selon Prashant Yadav, spécialiste de l’approvisionnement en matière de santé à la Harvard Medical School.

« Si on veut continuer de mettre une moyenne de cinq doses de vaccin par fiole, comme le fait Pfizer actuellement, alors on aura besoin de quatre milliards de fioles, et ça, c’est impossible », affirme le chercheur en entrevue avec La Presse Canadienne en précisant « qu’avec cinq doses de vaccin par fiole, nous allons arriver à un point où l’industrie ne pourra pas fournir, notamment parce que la matière première, c’est-à-dire le sable, sera insuffisante. »

Après l’eau, le sable est la ressource naturelle la plus consommée sur la planète. Chaque année, entre 40 et 50 millions de tonnes de sable sont extraits pour construire des routes, des bâtiments, des ordinateurs, des voitures, des cosmétiques ou encore du verre. Conséquence : la demande de sable a triplé en seulement vingt ans selon un récent rapport du Programme des Nations Unies pour l’Environnement, qui avertit que la consommation de sable par l’homme est supérieure à la capacité de renouvellement par les processus naturels.

Même s’il y a encore une énorme quantité de sable sur la planète, ce ne sont pas toutes les sortes de sable qui peuvent être utilisées pour fabriquer des fioles médicales. Les fabricants de fioles utilisent du sable de silice, dont la demande est très forte, pour produire le verre borosilicate, qui permet d’avoir un contenant chimiquement inerte, une qualité essentielle pour entreposer un vaccin.

« Ce type de verre est bien particulier et il n’y a pas beaucoup d’entreprises qui le manufacturent, seulement quelques-unes », précise Saibal Ray, professeur de gestion à l’Université McGill.

L’expert en gestion des opérations et en chaînes d’approvisionnements invite les différentes agences de santé à regarder la forêt qui se cache derrière l’arbre.

« Le but n’est pas le vaccin, le but c’est la vaccination, et pour y arriver, il faut s’assurer d’avoir suffisamment de matériel comme les fioles » précise Saibal Ray avant d’ajouter qu’il « craint de voir, comme au début de la pandémie, tout le monde se battre pour le matériel médical dans quelques mois. »

Augmenter le nombre de doses par fiole

Afin d’éviter que la campagne mondiale de vaccination contre la COVID se heurte à une pénurie de fioles, il faut se tourner vers des fioles qui contiennent beaucoup de doses, ce qui permettra d’utiliser moins de verre, selon Prashant Yadav.

« Si la moyenne des doses dans une fiole est de 10, certains en contiennent 5 et d’autres 20, alors on aura besoin de 1,5 milliard de fioles la première année. C’est énorme. Si vous me demandez si on peut trouver 1,5 milliard de fioles dans les cinq prochains mois, ma réponse est non. Mais sur le plus long terme, c’est possible. Mais on peut aussi décider de mettre 20 doses dans les fioles et là, les risques de pénurie sont faibles », soutient Prashant Yadav.

Toutefois, stocker 20 doses de vaccin par fiole provoque un autre type de problème : le risque de gaspiller des doses du précieux vaccin.

« Dans certains milieux ruraux, où il n’y a pas une grande densité de population, il y aura des jours où la clinique chargée d’administrer le vaccin n’utilisera pas les 20 doses, et il y aura des pertes », explique le professeur à la Harvard Medical School en précisant qu’une fiole multidose ouverte dont le délai de conservation après ouverture est dépassé et qui contient encore des doses doit être détruite.

Les vaccins de Pfizer/BioNTech et le candidat vaccin de Moderna ne contiennent pas d’agent de conservation, ils doivent donc être administrés rapidement après leur ouverture.

Autre défi : des fioles qui résistent au froid extrême

Les vaccins qui doivent être conservés à très basse température nécessitent un type de verre particulier qui résiste à ces températures, ce qui constitue un autre défi, selon le spécialiste de l’Université Harvard, qui donne l’exemple du vaccin de Pfizer-BioNtech, qui doit être conservé à -80 °C.

« Est-ce qu’on peut avoir 700 millions de fioles durant la prochaine année ? Probablement, mais est-ce qu’on peut avoir 700 millions de fioles pour distribuer 2 milliards de doses du vaccin de Pfizer ? Je ne crois pas », indique Prashant Yadav, qui ajoute qu’il faut faire une surveillance constante de l’évolution de la situation.

« Nous ignorons, sur le long terme, quels types de fioles dont nous aurons besoin et nous ignorons aussi les quantités de doses qui seront nécessaires pour chaque type de fioles. »

Les deux chercheurs s’entendent pour dire qu’un vaccin qui procurerait une immunité après une seule dose diminuerait de beaucoup la pression sur la chaîne d’approvisionnement.

« Beaucoup de problèmes seront évités si les vaccins de Johnson & Johnson et d’AstraZeneca fonctionnent bien avec une dose » selon Saibal Ray.

Autre crainte

L’utilisation massive de fioles pour les vaccins contre la COVID crée également un risque de provoquer des pénuries de flacons pour les autres médicaments.

« Plusieurs manufactures socialement responsables comme le Groupe Stevanato, Corning ou Schott, se sont engagées à ne pas rediriger vers le vaccin contre la COVID, des fioles qui doivent servir à des médicaments existants », assure Prashant Yadav.

Toutefois, il souligne que plusieurs joueurs dans le marché des fioles médicales, dont certaines entreprises chinoises et indiennes, « n’ont peut-être pas le même contrat social » que leurs concurrents américains et européens. « Si on leur offre beaucoup d’argent, seront-ils capables de refuser ? » se demande le chercheur.

Les fioles « hybrides » : la solution ?

Une partie de la solution repose peut-être dans la création de fioles « hybrides ». Certaines entreprises, dont l’américaine SiO2 International, fabriquent désormais des fioles faites de verre et de plastique. Un nouveau type de flacon médical dans lequel le gouvernement américain a beaucoup investi.

Selon Prashant Yadav et Saibal Ray, les recherches sur ces fioles sont très encourageantes et elles pourraient représenter la planche de salut qui permettrait d’éviter une pénurie de contenants pour le vaccin.

Au mois de septembre, le gouvernement du Canada annonçait avoir passé deux contrats avec SiO2 International Inc « pour acheter des seringues et des flacons qui permettront d’administrer jusqu’à 80 millions de doses de vaccins. »

Ces fioles hybrides, faites de verre et de polymère, « ont été testés dans des conditions de stockage à basse température et sont compatibles jusqu’à-80 degrés Celsius », selon un communiqué de presse publié par SiO2 International Inc qui précise également que les flacons « ont été sélectionnés en raison de la flexibilité et de la performance dans un large degré de situations thermiques et de chaîne d’approvisionnement. »

Prashant Yadav est d’avis que ces nouvelles fioles « hybrides » pourraient déjà être utilisées.

« À court terme, on ne peut pas en fabriquer des milliards, mais on peut penser qu’à moyen terme, elles font partie de la solution. »

La Presse Canadienne a tenté de questionner le ministère fédéral des Services publics et de l’Approvisionnement concernant la possibilité d’une pénurie de fioles de vaccin, mais il a redirigé notre demande vers l’Agence de la santé publique du Canada, qui elle, a répondu que les fabricants de vaccin étaient mieux outillés pour répondre à notre demande.

Les entreprises pharmaceutiques contactées par La Presse Canadienne ont indiqué qu’elles mettaient tout en œuvre pour s’assurer que toutes les étapes de la chaîne d’approvisionnement sont prêtes pour cette campagne de vaccination historique.