(Montréal) Si les Québécois encaissent le coup de l’annulation des rassemblements en famille à Noël, bien des travailleurs essentiels, comme les infirmières, avaient déjà fait une croix là-dessus. Et puis, pour certaines d’entre elles, ce n’était pas leur préoccupation principale : le pire est d’être ballottées d’un milieu de soin à un autre, les conditions de travail difficiles qui perdurent et ce sentiment d’être « oubliées » par le gouvernement.

Stéphanie Marin
La Presse Canadienne

Des infirmières ont accepté de se confier à La Presse Canadienne en cette fin d’année, marquée par la pandémie.

La situation évolue rapidement. Jeudi, le premier ministre François Legault a retiré une permission accordée un peu plus tôt : désormais, en zone rouge, seules les personnes habitant à la même adresse pourront célébrer Noël ensemble. Exit les deux soupers autorisés entre le 24 et le 27 décembre. De petits rassemblements sont toujours possibles dans les quelques secteurs encore en zone jaune ou orange.

Pour beaucoup de travailleurs essentiels, fêter était de toute façon hors de portée : alors qu’il était demandé aux Québécois de « faire une quarantaine » une semaine avant et après leurs soupers de famille, pas moyen pour des infirmières et des commis d’épicerie de s’isoler et de travailler de la maison.

« Personne ne pouvait se permettre ça ! », s’exclame une infirmière des Îles-de-la-Madeleine, l’une de celles qui a accepté de parler à La Presse Canadienne.

Solidarité

Pour Annick Dumont, une infirmière de Québec, la question était réglée depuis longtemps — et n’avait rien à voir avec les permissions ou les interdits gouvernementaux.

« Ça fait deux mois que la décision pour mon conjoint ambulancier et moi infirmière est prise… on reste chez nous à Québec avec nos 2 enfants ! »

Elles sont plusieurs à avoir penché de ce côté. Permis ou pas, on doit donner l’exemple, estime une infirmière.

Une autre, Jocelyne Auger, travaille pour le CISSS du Bas-Saint-Laurent. Même avant les directives, cette infirmière qui compte 32 ans d’expérience avait depuis un moment décidé de fêter avec les membres de sa maisonnée uniquement — comme tous ses collègues des soins intensifs.

Ceux qui travaillent à l’urgence sont conscients des risques de contamination, ajoute-t-elle. « Ils sont très résilients » et personne ne s’est plaint. Mais cela ne veut pas dire que toutes ces restrictions font notre affaire, lance-t-elle au téléphone.

Isabelle Renaud, une infirmière en soins palliatifs de la Montérégie, ne fera « rien » pour Noël, dit-elle, « par solidarité pour ses collègues ».

« C’est déjà assez difficile pour celles qui travaillent à l’hôpital et en CHSLD avec tous les enjeux de manque de personnel… Je ne veux pas ajouter à leur tâche en envoyant un de mes proches à l’hôpital. »

Dures conditions de travail

Laurence, qui ne voulait pas que son nom de famille soit écrit, parce qu’elle craint pour son emploi, est infirmière en soins intensifs dans un hôpital du Grand Montréal.

Elle avait déjà décidé de ne pas aller voir sa famille, par respect pour les travailleurs de la santé. Mais quand le gouvernement avait permis les rassemblements, avec cette condition de « quarantaine avant et après » — qui empêchait tous les travailleurs essentiels de célébrer en famille, souligne-t-elle — « ça a miné le moral, qui était déjà à terre ».

« C’était la cerise sur le gâteau. »

« On se fait dire qu’on est des anges gardiens, mais on dirait qu’il (le gouvernement) nous a complètement oubliées », une vision partagée par une autre infirmière aux Îles-de-la-Madeleine.

Ce qui trotte plutôt dans la tête de Laurence, ce sont les conditions de travail — comme pour d’autres infirmières. Son unité a été vidée de ses collègues, envoyées en « zone COVID ». Elle sait qu’il manque de personnel. Mais en laissant perdurer de si dures conditions de travail, elle juge que le gouvernement ne fait pas grand-chose pour attirer les jeunes vers la profession.

Pour cette autre infirmière ce Québec, « Noël, c’est le dernier de mes soucis », a-t-elle lancé au bout du fil. Ce qui fait mal selon elle ? Le manque de respect pour son travail et ses horaires.

Pascale Bouchard a été retirée de son groupe de jour de médecine familiale (GMF) pour être catapultée, avec un minime préavis, dans un CHSLD — avec un horaire de nuit, puis de soir. Un casse-tête pour cette mère de trois enfants en garde partagée qui doit trouver quelqu’un pour s’occuper d’eux.

Un arrêté ministériel adopté au début de la pandémie a permis de déplacer les infirmières d’un endroit et d’un horaire à l’autre, et d’annuler leurs vacances.

Un stress énorme pour cette femme qui a dû tout réorganiser sa vie, en plus de celui lié au travail : elle n’a pas travaillé en soins de longue durée depuis 13 ans et dit n’avoir reçu qu’une seule journée de formation. « J’ai peur de faire une erreur, dit-elle, et si cela arrive, c’est moi qui va écoper, je peux perdre ma licence de pratique. »

Les horaires du temps des fêtes étaient déjà faits avant son arrivée dans ce CHSLD, alors tant pis pour elle.

« Ce n’est pas d’aller en CHSLD qui me dérange, c’est de ne pas me sentir respectée », explique-t-elle. « Tout ce qui me fait rester en CHSLD, c’est parce que les personnes âgées qui sont là, elles ont le droit d’avoir des soins dignes », a-t-elle dit, la voix brisée par l’émotion.

Elle et ses collègues sont épuisées : on a tenu le fort pendant la première vague, et on n’a pas eu de pause, souffle-t-elle. On nous en demande toujours plus : je vois le CIUSS comme un vampire : « je suis par terre et il prend encore de mon sang ».

La mère de famille a fait du temps supplémentaire au printemps pour aider avec les tests de COVID-19, et puis encore au cours de l’été. Elle dit juste espérer que les citoyens comprennent leur situation et ne pensent pas qu’elles « chialent pour rien ».

L’après-fêtes

Avant l’annulation des rassemblements en zone rouge, plusieurs infirmières avaient confié être inquiètes du nombre d’infections qui risquaient de suivre les rassemblements festifs. Elles craignaient les hôpitaux bondés et les heures supplémentaires imposées à du personnel déjà à bout.

Jeudi, après l’annonce du premier ministre, certaines ont poussé un soupir de soulagement.

« C’est sûrement mieux comme ça », écrivait l’une d’elles jeudi après-midi. Le personnel est épuisé et on n’aura pas la force de tenir bien longtemps.