Travailleurs à bout de forces, enjeux « fréquents » de santé mentale, situation épidémiologique fragile : les choses ne vont pas « très bien » dans les CHSLD, quoi qu’ait laissé entendre le premier ministre François Legault cette semaine, martèlent des employés du réseau et des spécialistes, pour qui la réalité est beaucoup plus nuancée.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« Il n’en faudrait vraiment pas beaucoup pour que le feu prenne en ce moment », résume Stéphane Lacroix, porte-parole du syndicat des Teamsters, qui représente plus de 1200 salariés au Québec, dont beaucoup travaillent en CHSLD privés.

S’il est vrai que la transmission est mieux contenue qu’au printemps, elle ne doit pas pour autant être prise à la légère, affirme M. Lacroix. « Il ne suffit que de deux ou trois cas pour que les choses se compliquent. La situation a beau être stable, elle est très fragile, surtout si on se dirige vers une troisième vague », avance-t-il.

Mardi, François Legault s’était fait beaucoup plus optimiste à ce sujet. « Ça va très bien dans les CHSLD. C’est une bonne nouvelle », a-t-il dit, en citant la diminution du nombre de ces établissements jugés « critiques », qui est passé de 12 à 2 en quelques jours.

Plus de soutien moral

La définition que donne Québec est bien « parcellaire », juge l’infirmière auxiliaire Chantal Cardinal, alors que la COVID-19 continue de faire des « ravages humains ». « Je ne sais pas quelles lunettes a mises François Legault, mais elles sont clairement roses. Ça ne va pas bien dans les CHSLD. Le manque de personnel est criant, les gens sont épuisés et à bout de nerfs. Et il y a un manque de ressources encore plus grave qu’à la normale », indique celle qui représente la section locale 106 des Teamsters.

J’ai parfois l’impression que ça prendrait une nouvelle atroce, comme des suicides, pour que le gouvernement s’ouvre les yeux. Les enjeux de santé mentale sont immenses en ce moment. Et ça ne s’arrêtera pas avec la crise.

Chantal Cardinal, infirmière auxiliaire et porte-parole syndicale

Valérie, infirmière du CHSLD des Moulins à Terrebonne, est du même avis. « Il y a tellement de monde qui tombe en ce moment. Ça nous prend beaucoup plus de soutien moral, qui va plus loin qu’un simple Programme d’aide aux employés (PAE). Ça prend des bureaux de santé spécialisés en troubles mentaux dans les hôpitaux », lâche-t-elle.

À ses yeux, tout est une question de priorités politiques. « On a beau augmenter nos salaires, c’est aussi une question de conditions, de congé, pour vivre dignement. En ce moment, une bonne partie des absences viennent de problèmes de santé mentale. On l’oublie trop souvent », clame-t-elle, en précisant que la pandémie contribue aussi à « créer beaucoup d’isolement » chez les employés.

Coprésidente de la Communauté des pratique des médecins en CHSLD (CPMC), la Dre Sophie Zhang avoue aussi avoir des inquiétudes. « Ça me fait peur, puisque la pénurie d’infirmières fait encore en sorte qu’on a recours à des agences. Les gens qui arrivent ne connaissent pas les patients ni le milieu, donc le risque d’erreurs est plus élevé. C’est vraiment notre talon d’Achille », affirme-t-elle.

Il faut un plan national pour les soins infirmiers, en repensant de fond en comble le système pour offrir de meilleures conditions. Ça ne peut pas être chaque CIUSSS qui fait sa petite affaire.

La Dre Sophie Zhang, coprésidente de la CPMC

Un équilibre « instable »

D’un point de vue strictement épidémiologique, la situation dans les CHSLD doit encore être surveillée de très près, affirme le Dr Quoc Nguyen, gériatre au CHUM. « On entend souvent dire qu’il y a moins de cas, et c’est vrai. Sauf qu’une infection en CHSLD a un taux de mortalité de 20 à 30 %. Même s’il y en a moins, n’importe quelle éclosion peut avoir des résultats assez graves », fait-il valoir.

L’expert affirme qu’il ne faudrait pas dormir « sur nos lauriers » en disant simplement que la situation est plus enviable qu’au printemps. « L’équilibre demeure précaire, surtout avec l’arrivée des Fêtes. Si la transmission communautaire monte, il y aura une limite en termes de capacité à ce qu’on pourra faire pour protéger les CHSLD », dit-il.

À l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM), la professeure Roxane Borgès Da Silva abonde dans le même sens. « Le gouvernement joue son rôle et tente de rassurer la population, mais on reste devant un équilibre plutôt instable qui pourrait basculer n’importe quand », ajoute-t-elle.

Même son de cloche pour le médecin David Lussier, qui travaille avec des patients âgés à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM). « Il faut faire attention avant de dire que ça va très bien. Certes, ça va beaucoup mieux que ce printemps, mais par contre, il y a encore beaucoup de décès. Chaque jour, au moins le tiers des morts proviennent d’un CHSLD. Il y a encore des endroits où ça n’a pas bien été du tout, comme à Joliette ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean », précise-t-il.

Un bilan qui s’alourdit

Le Québec a rapporté mercredi 28 nouveaux décès et 1100 cas supplémentaires de COVID-19. Ces nouvelles données portent à 6915 le nombre de personnes qui ont succombé à la maladie depuis le début de la crise sanitaire. Au total, 135 430 Québécois ont été infectés à un moment ou un autre.

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C’est en Chaudière-Appalaches et en Mauricie que le nombre de décès recensés est le plus élevé, soit cinq. On enregistre aussi quatre morts supplémentaires à Montréal, quatre dans Lanaudière et quatre en Montérégie. Après avoir connu une hausse marquée de 21 patients mardi, le nombre d’hospitalisations n’a pas bougé mercredi ; 74 personnes ont été admises à l’hôpital, 74 autres en sont sorties. Actuellement, 655 personnes sont toujours hospitalisées, dont 93 se trouvent aux soins intensifs, soit une baisse de trois cas.

Le Saguenay–Lac-Saint-Jean demeure la région la plus touchée en ce moment, avec 148 cas déclarés mercredi. En dépit du fait que la tendance soit stable dans cette région, son taux d’infection demeure de 59 cas par 100 000 habitants, c’est-à-dire quatre fois la moyenne provinciale actuelle.