La capacité de production au Canada « est nulle », selon une spécialiste

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Léa Carrier Léa Carrier
La Presse

L’opposition reproche vigoureusement au gouvernement Trudeau de n’avoir pas su relancer à temps la machine de production d’un vaccin au pays. Mais cela ne change rien au fait que même s’il est un chef de file de l’industrie pharmaceutique, le Canada peine à produire des vaccins, estiment des experts.

À l’unisson, les partis de l’opposition ont accusé le gouvernement libéral d’avoir laissé tomber le ballon, pressant le premier ministre d’expliquer pourquoi il n’avait pas su accélérer la cadence de production au pays depuis que la pandémie de COVID-19 a éclaté au printemps dernier.

Le premier ministre Trudeau, qui répond à toutes les questions le mercredi, a essuyé salve après salve en Chambre, alors que le nombre de pays qui se disent prêts à déployer leur opération vaccination d’ici Noël ne cesse de grandir et qu’au Canada, on vise toujours les premiers mois de 2021.

« Le Canada va recevoir son vaccin seulement après les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, l’Inde, l’Indonésie, et la liste s’allonge. La population combinée des pays qui sont devant le Canada est d’environ 2,5 milliards de personnes », a fustigé le chef conservateur Erin O’Toole.

On a par ailleurs demandé à Justin Trudeau si les ministères de l’Innovation et de l’Approvisionnement avaient négocié, dans les pourparlers contractuels avec des sociétés pharmaceutiques, des licences qui permettraient au Canada de produire le vaccin au pays.

En signant les contrats, oui, nous avons étudié différentes façons de nous assurer de pouvoir le produire ici au meilleur de notre capacité, mais malheureusement, ce n’est pas quelque chose que nous pouvons faire.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Puis il est passé à l’offensive, rejetant la faute sur le précédent gouvernement conservateur de Stephen Harper en égrenant un chapelet de fermetures survenues dans l’industrie pharmaceutique au pays au cours de sa décennie au pouvoir à Ottawa.

« En 2007, AstraZeneca et Bristol Myers ont mis fin à leurs opérations manufacturières. En 2010, les centres de recherche de Johnson & Johnson et de Merck de Montréal ont fermé. En 2011, Teva a fermé un de ses centres. En 2012, AstraZeneca, GSK et Sanofi ont annoncé des fermetures et des mises à pied », a-t-il dit.

La capacité du Canada est « nulle »

Les ententes intervenues entre Ottawa et les sept sociétés pharmaceutiques qui planchent sur des vaccins sont confidentielles. Il n’est toutefois « pas impossible » que l’on puisse éventuellement produire un vaccin ici, a dit une source gouvernementale, sans vouloir s’avancer davantage sur le contenu desdits pactes.

Le gouvernement Trudeau a annoncé ces derniers mois des investissements de 126 millions sur deux ans devant notamment servir à la mise sur pied d’un nouvel établissement de biofabrication à Montréal pour augmenter la fabrication de vaccins jusqu’à 2 millions de doses par mois d’ici l’été 2021.

Pour contrer les attaques, le premier ministre a continué à défendre l’imposant « portfolio » d’acquisition de doses de candidats vaccins, le plus « diversifié de tous ceux au monde » qui prévoit la livraison de « plus de doses [par habitant] qu’à peu près tous les autres pays ».

L’argument ne convainc pas l’opposition.

« On connaissait ce problème depuis des mois, on a parlé de l’importance d’un vaccin depuis le début de la pandémie. Je ne comprends pas du tout pourquoi le gouvernement a attendu aussi longtemps pour régler cette question de production de vaccin », a pesté le chef du NPD, Jagmeet Singh, en point de presse, mercredi.

Il s’est aussi demandé pourquoi « cet enjeu n’[avait] pas été soulevé plus tôt » par le premier ministre canadien, et a aussi montré du doigt les gouvernements conservateurs et libéraux qui se sont succédé au pouvoir et qui ont regardé déferler la vague de privatisations dans la production intérieure de vaccins au Canada sans corriger le tir.

Il reste que le constat entourant la capacité de production d’un vaccin contre la COVID-19 ici est clair. « Elle est nulle », a tranché la Dre Caroline Quach, membre du Comité consultatif national de l’immunisation, en entrevue avec La Presse en sortant d’une réunion du comité, mercredi.

D’ici le début de la vaccination, les priorités de la distribution des doses, lorsqu’elles arriveront, ont été divulguées lundi par le comité dont elle fait partie : personnes âgées et vulnérables, travailleurs de la santé et personnes qui ne peuvent pas travailler à distance et risquent d’être plus exposées à la COVID-19 (policiers, pompiers, etc.).

Le son de cloche des experts

Le Canada peine en effet à produire ses vaccins à l’échelle du pays, bien qu’il soit un chef de file mondial de l’industrie pharmaceutique. Des spécialistes de la biotechnologie expliquent ce décalage par trois facteurs.

« Les laboratoires canadiens sont excellents dans la qualité, mais pas nécessairement dans la quantité », indique Anie Perreault, directrice générale de BIOQuébec. Elle rappelle l’épisode de la grippe H1N1 en 2009, lorsque le Canada avait été un des premiers pays à lancer sa campagne de vaccination. « Avec la pandémie actuelle, par contre, on ne parle pas du tout de la même capacité », note Mme Perreault.

Le président et directeur général de Montréal Invivo, Frank Béraud, est du même avis.

Le Canada a le savoir-faire, mais il n’a pas les installations comme aux États-Unis pour les fabriquer en grande quantité.

Frank Béraud, président et directeur général de Montréal Invivo

Il constate que le paysage industriel canadien est surtout composé de petites et de jeunes entreprises qui développent leurs vaccins avant de s’associer à un acteur plus important, souvent à l’extérieur du Canada, pour en assurer la commercialisation.

Selon un rapport dévoilé en 2018 par BIOTECanada, la majorité des sociétés biotechnologiques (67 %) se disaient alors à la phase de découverte ou d’émergence de leur développement. Un peu plus de la moitié des sociétés (53 %) employaient moins de 10 personnes.

La croissance de l’industrie pharmaceutique a ralenti dans les pays développés au cours de la dernière décennie, selon les dernières données de Statistique Canada. « La production a diminué au profit des pays émergents, où ça coûte moins cher, notamment les pays du BRIC », explique M. Béraud.

Les pays du BRIC regroupent le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud.

Cette tendance serait toutefois en train de s’inverser. « Les investisseurs se rendent compte que la qualité du vaccin est plus importante que le coût », note-t-il.

Selon le rapport de BIOTECanada, l’accès au capital est de loin (57 %) le principal défi auquel les sociétés biotechnologiques doivent faire face. Actuellement, les programmes gouvernementaux sont leurs premières sources de financement.

Une lueur d’espoir ?

Si la question de l’autonomie nationale en matière de médicaments et de vaccins n’est pas nouvelle, elle a ressurgi avec la pandémie. « À terme, ce qu’on veut, c’est des entreprises qui grandissent et qui restent ici », affirme Frank Béraud.

Il donne l’exemple de Médicago, entreprise biopharmaceutique québécoise qui développe, teste et commercialise ses produits. En novembre, elle a déjà annoncé le début des essais cliniques de phases II et III de son candidat vaccin contre la COVID-19.

« C’est correct qu’il y ait des sociétés qui trouvent du financement à l’extérieur du Canada, mais l’industrie a besoin de locomotives pour rouler. »