La Ville d’Ottawa suit l’évolution de la pandémie en mesurant la quantité de coronavirus dans les eaux usées. Des chercheurs de Polytechnique planchent sur un projet similaire pour Montréal.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

L’Université d’Ottawa a réussi à lancer son système de suivi de l’intensité de la transmission du coronavirus en premier parce que ses laboratoires d’analyse des eaux usées n’ont jamais fermé, selon Sarah Dorner, chercheuse à Polytechnique Montréal. « Il y a beaucoup de chercheurs qui se sont regroupés, à l’Université Laval, à l’UQTR, à McGill, aussi l’Université d’Ottawa, qui fait aussi Gatineau, mais à Ottawa, ça s'est fait plus vite parce que les laboratoires sont restés ouverts. Nous, on avait des échantillons d’eau, il fallait attendre pour les faire analyser. »

La Santé publique du Québec s'intéresse au concept, mais il faut voir comment ces informations seront utilisées avant d’accorder un financement au projet. « Le premier défi était de prouver que ces méthodes sont utiles pour calculer la quantité de virus qui circule, dit Mme Dorner. On a eu la collaboration au municipal rapidement, parce que les ingénieurs des eaux usées ont l'habitude de se protéger contre les virus. Mais la question du financement a été plus difficile. C’est une approche qui n’est pas traditionnelle en médecine, où on ne fait pas souvent d’environnement. J’ai utilisé mes subventions de recherche pour la détection des virus dans les rivières. »

Au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, la porte-parole Jocelyne Boudreau confirme qu’il y a « de l’intérêt » pour la détection du coronavirus dans les eaux usées. « On en est au début des démarches, on va avancer dans les prochaines semaines. »

Un projet pilote pourrait-il être lancé à Montréal avant la fin de l’année ? « Je l’espère, je crois que oui », dit Sarah Dorner, qui a travaillé par le passé sur l’identification d’autres virus dans les eaux usées. « On est en train de voir où on recueillerait les échantillons dans le réseau. Depuis le début de la pandémie, nous avons validé plusieurs méthodes d’extraction de l’ARN du virus à partir des eaux usées. » L’acide ribonucléique (ARN) est le matériel génétique du SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19, et d’autres virus.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE SARAH DORNER

Sarah Dorner, chercheuse à Polytechnique Montréal

Nous avons déterminé la meilleure manière : filtrer l’eau à différents points sur le réseau et mesurer la quantité de virus dans les solides.

Sarah Dorner, chercheuse à Polytechnique Montréal

À Ottawa, le virus est testé dans la seule usine de traitement des eaux usées de la ville. « On teste un échantillon de boue liquide pris à la sortie du décanteur primaire », explique Patrick D’Aoust, étudiant au doctorat en génie de l’environnement, responsable du projet à l’Université d’Ottawa. Les tests sont faits depuis avril, mais les résultats ne sont divulgués publiquement chaque jour que depuis le début d’octobre. « On a vu une augmentation plus grande que ce qu’on voyait avec les tests diagnostiques, avec un pic à la fin de septembre, dit M. D’Aoust. Ça signifie qu’il y a soit plus de gens asymptomatiques, soit beaucoup de gens qui ne veulent pas se donner la peine de prendre rendez-vous. »

Ailleurs dans le monde, ce type de tests a permis de constater que le SARS-CoV-2 est arrivé dès le début de l’hiver en Italie et aux Pays-Bas, soit bien avant l’explosion du nombre des cas.

Un groupe de l’Université de Californie à Merced suit de près le nombre d’endroits aux États-Unis qui réalisent ce type de tests – il en recensait 19 mercredi. « C’est beaucoup utilisé dans les universités. Celle de l’Arizona a pu déceler une augmentation de cas très tôt et mettre en quarantaine tous les étudiants qui arrivaient de l’extérieur dans les résidences », dit M. D’Aoust.

Le SARS-CoV-2 peut-il être transmis par voie aérienne dans les usines de traitement de l’eau, ou dans les égouts aux travailleurs qui doivent y faire des interventions ? « Ce n’est pas facile de voir si le virus est actif », dit Sarah Dorner, de Polytechnique Montréal. « On peut facilement mesurer la matière génétique, mais la question de la durée pendant laquelle il reste capable de causer des infections est moins certaine. C’est sûr que, dans les stations d’épuration, les gens se protègent contre toutes sortes de pathogènes.

« Pour le SRAS en 2003 [causé par un cousin du SARS-CoV-2], poursuit-elle, il y a eu des cas de contamination par voie aérienne liés à des systèmes d’égouts de bâtiments. Mais en ce moment, ça ne semble pas une voie de transmission majeure par rapport à la transmission d’une personne infectée à une autre. »

Les travaux de Mme Dorner l’ont-elle amenée à se protéger différemment contre le coronavirus ? « Disons que je me suis protégée à la maison. J’habite un condo dans un immeuble, et les drains ne sont pas faits comme il faut. Il y a parfois des éclaboussures. »

La Direction de santé publique de Montréal-Centre n’a pas répondu à une demande d’entrevue.