La plupart des employés qui ont contracté le virus sont des travailleurs étrangers

Daphné Cameron
Daphné Cameron La Presse

La deuxième vague de la pandémie déferle jusque dans les poulaillers. Une éclosion de COVID-19 a infecté 50 travailleurs au sein de la plus importante entreprise d’« attrapeurs de volaille » du Québec. La vaste majorité des cas afflige des travailleurs étrangers temporaires, braquant les projecteurs sur les risques associés à l’hébergement et au transport collectif qu’on leur fournit.

L’éclosion a commencé le 17 septembre au sein d’Équipe Sarrazin, établie à Granby. Cette entreprise est embauchée par des transformateurs ou des éleveurs pour mettre des poules ou des dindes en cage avant qu’elles ne soient transportées par camion à l’abattoir. En moyenne, l’entreprise attrape de 1,8 à 2 millions d’oiseaux par semaine, soit environ 40 % des poulets abattus dans la province.

Avec plus de 40 travailleurs étrangers temporaires infectés, il s’agit de la plus importante éclosion à frapper ce groupe depuis le début de la pandémie. Selon une compilation effectuée par La Presse auprès de toutes les directions régionales de santé publique du Québec au cours du mois de septembre, près de 220 ouvriers agricoles étrangers – sur un total d’environ 12 500 – ont reçu un diagnostic positif depuis mars.

« Nous, les gens, ils travaillent ensemble, ils vivent ensemble et ils voyagent ensemble », a expliqué Michel Beaudin, vice-président d’Équipe Sarrazin. L’entreprise compte 144 employés, dont 80 % sont des travailleurs étrangers temporaires le plus souvent originaires du Guatemala.

Les conditions d’hébergement montrées du doigt

En entrevue, le directeur régional de la santé publique de l’Estrie, le DAlain Poirier, a affirmé que la promiscuité dans l’hébergement et les transports des ouvriers étrangers avait certainement contribué à propager le virus.

« La source de contamination la plus fréquente partout sur la planète, c’est le contact domiciliaire », a-t-il expliqué.

C’est clair que quand tu dis que c’est un petit quatre et demie, qu’ils sont deux ou trois par chambre et qu’ils sont collés, c’est sûr qu’ils partagent toute la nuit le même air et la même toux, donc ils sont, par définition, des contacts domiciliaires étroits, comme une famille.

Le DAlain Poirier, directeur régional de la santé publique de l’Estrie

Selon M. Beaudin, les travailleurs étrangers vivent « un ou deux » par chambre, alors que leur représentant syndical, Julio Lara, des Travailleurs et Travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC), affirme qu’ils sont plutôt deux ou trois par chambre dans des appartements comptant deux chambres et une salle de bains.

Lorsqu’ils se rendent dans un élevage, les équipes de neuf employés sont transportées dans des camionnettes de 15 passagers, a ajouté M. Beaudin.

La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) ainsi que l’équipe de santé au travail de la direction régionale de la santé publique de l’Estrie ont effectué un suivi serré de l’éclosion, assure le DPoirier. Ils ont même observé leur travail, qui est réalisé la nuit.

L’ensemble des recommandations de la santé publique ont tardé à être mises en œuvre, a-t-il cependant précisé.

« J’ai compris qu’il y avait eu plus d’un échange avant qu’on soit satisfaits des mesures adoptées. À travers les dernières semaines, on m’a parlé à quelques reprises qu’il y avait des enjeux, des difficultés, qu’ils [l’équipe de santé au travail] allaient visiter et qu’il fallait qu’ils retournent », a-t-il déclaré.

Qui est le patient zéro ?

Selon Équipe Sarazin et le syndicat des TUAC, la première personne déclarée positive a été dépistée chez un superviseur d’origine québécoise.

« Ce qui est le plus choquant là-dedans, ce qui est déplorable, c’est que tu as quelqu’un qui savait qu’il avait des symptômes et qui a pris la décision de venir au travail quand même. Il a commis un geste irresponsable. Si cette personne-là avait écouté les directives de la Santé publique et était restée chez elle, qu’elle s’était fait traiter et qu’elle avait suivi les consignes, il n’y aurait pas eu toutes ces répercussions-là », a déclaré Roxane Larouche, porte-parole des TUAC.

Le DPoirier estime qu’il est très difficile d’identifier le réel premier cas d’une éclosion. « Très honnêtement, quand il y a une éclosion, je ne cherche pas le cas numéro un, je cherche à stopper l’éclosion », a-t-il affirmé.

« Ce n’est pas vraiment dans la pratique de la Santé publique, la recherche des coupables. Je ne sais pas pourquoi le syndicat cherche absolument à trouver un coupable, parce qu’il n’y a pas de coupable, juste des victimes. »

Le métier d’attrapeur de volaille est très exigeant. Une équipe de neuf personnes attrape en moyenne 45 000 poules l’heure, soit environ 5000 oiseaux par employé. Ils sont rémunérés au minimum 3,60 $ pour 1000 bêtes saisies, soit 18 $ de l’heure. Pour une dinde, cette rémunération peut atteindre 30,60 $ par tranche de 1000.

Michel Beaudin assure que des correctifs ont été apportés. Il se rassure en songeant que ses employés sont « jeunes » et en très grande forme physique, et donc qu’ils ne font pas partie des groupes à risque de souffrir de complications.

« La chose qu’on ne voudrait pas, c’est de retourner quelqu’un qui n’est pas sur ses jambes. Ça, c’est une chose qu’on ne veut vraiment pas vivre. On ne l’accepterait pas. »

Travailleurs étrangers temporaires qui ont reçu un diagnostic de COVID-19 depuis le début de la pandémie

• Estrie : 59
• Lanaudière : 45
• Montérégie : 37
• Saguenay—Lac-Saint-Jean : 29
• Chaudière-Appalaches : 22
• Laurentides : 18
• Abitibi-Témiscamingue : 4
• Côte-Nord : 2
• Capitale-Nationale : 2
Total : 218


Source : compilation de La Presse effectuée à partir de chiffres fournis par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec et les directions régionales de santé publique du Québec