Comme tous les autres citoyens de la province, les adolescents sont appelés à apporter leur contribution dans la lutte contre la COVID-19 en minimisant leurs contacts sociaux, à l’école comme à l’extérieur. Or, pour ces jeunes, voir leurs amis dans le cadre d’activités parascolaires est loin d’être un luxe, disent des experts qui s’inquiètent qu’on coupe ce « lien vital » avec l’école.

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

La sortie de l’Association des pédiatres du Québec (APQ) a fait grand bruit. Au moment où le gouvernement dévoilait lundi qu’en zone rouge, les élèves du secondaire porteraient désormais le masque en classe, seraient privés d’activités parascolaires et ne pourraient faire de sport de groupe, l’APQ dénonçait le sacrifice d’une génération sur l’autel de la lutte contre le coronavirus.

Exagéré ? Pédiatre au CHU de Sherbrooke et membre du conseil d’administration de l’APQ, la Dre Marie-Claude Roy persiste et signe. Depuis sept mois, la santé psychologique des adolescents se détériore et ça se voit en clinique, explique la médecin, citant les troubles alimentaires, les troubles anxieux, la toxicomanie et la cyberdépendance.

« On anticipe et on espère un cadre scolaire et une vie sociale qui va les maintenir au mieux, et là, le gouvernement restreint sous prétexte que la vague progresse », dit la Dre Roy. Le masque dans les cours des écoles, passe encore, « mais leur couper le parascolaire », c’est trop pour les ados.

On a voulu avoir une approche coercitive et on a négligé complètement les problématiques de santé mentale qui vont aller en s’amplifiant si on ne fait pas attention à cette tranche d’âge-là.

La Dre Marie-Claude Roy, pédiatre au CHU de Sherbrooke et membre du conseil d’administration de l’Association des pédiatres du Québec

Professeur au département d’enseignement au préscolaire et au primaire de l’Université de Sherbrooke, Jonathan Smith se spécialise dans la motivation à l’école. Il s’inquiète lui aussi des plus récentes mesures prises par Québec qui touchent directement les élèves du secondaire.

« Nos jeunes ont été rudement éprouvés au printemps dernier, et on devrait leur permettre d’avoir une vie la plus normale possible. On gagne à les laisser vaquer à leurs occupations, on ne veut pas avoir toute une génération qui vit de la détresse psychologique », dit Jonathan Smith.

Loin d’être un luxe, la pratique du sport ou des arts après l’école peut être pour certains jeunes une manière de se démarquer quand ça ne va pas si bien d’un point de vue scolaire.

« Si un élève n’a pas l’occasion de se faire valoir en salle de classe, il peut compter sur d’autres activités. Si on les enlève, qu’est-ce qui reste aux élèves qui ont des difficultés ? On peut penser qu’ils vont être plus affectés que les autres », dit Jonathan Smith.

Doit-on craindre le décrochage des jeunes ?

Face à une situation qui n’a pas de précédent, il est difficile de prévoir l’impact qu’auront sur les adolescents toutes les mesures prises dans les derniers mois.

Éric Dion, professeur au département d’éducation et formation spécialisées de l’UQAM

Le professeur estime qu’il se fait actuellement « des choses rassurantes et inquiétantes en même temps ». À ses yeux, la formule hybride d’enseignement pour les élèves de 4e et de 5e secondaire est rassurante parce qu’elle garantit une présence « très importante » à l’école, contrairement à ce qu’ont vécu ces élèves au printemps dernier, quand tout était à distance.

Couper le parascolaire et le sport en zone rouge figure par contre au nombre de ses inquiétudes.

« On a de bonnes raisons de penser et on l’a vu dans notre étude Parcours [sur le décrochage scolaire] que le parascolaire et le sport, c’est un lien qui est vital pour certains élèves avec le milieu scolaire. C’est une grosse partie des raisons qui font qu’ils vont à l’école. Si on enlève ça, c’est inquiétant pour la persévérance scolaire et la motivation », dit Éric Dion.

Les amis, source de réconfort

Jonathan Smith rappelle qu’en situation de stress, les humains trouvent du réconfort dans leur entourage social. C’est aussi vrai chez les ados, sinon plus, dit le professeur de l’Université de Sherbrooke.

« La chose qu’on devrait essayer de sauvegarder par-dessus tout, ce sont les relations. C’est ce qui peut donner envie à nos jeunes de continuer à fréquenter l’école. Il faut trouver des moyens pour qu’ils puissent avoir des rencontres qui jouent un rôle de réconfort, de soutien », estime le professeur, selon qui il devrait s’agir de la « première préoccupation ».

La Dre Marie-Claude Roy croit que, dans ce contexte, il faudrait donner une « forme d’immunité » aux adolescents.

« Il y a l’espèce de discours qui dit “On fait notre part, ils doivent faire leur part” », note la Dre Roy. Ce faisant, on oublie la « nature profonde » de l’adolescence, ajoute-t-elle. Oui, les adolescents vont contribuer à la deuxième vague de COVID-19, sont parfois inconséquents, se sentent invincibles, peuvent être nonchalants. Mais c’est un état de fait qui ne va pas changer de sitôt.

« Ils se doivent de sortir de la bulle familiale, de se construire comme adultes, et ça passe par une vie sociale intense. De réprimer ça un mois, deux mois, six mois, ça passe. Mais la pandémie n’est pas terminée, et on gère encore à courte vue sans penser aux dommages collatéraux qui commencent à se construire », dit la Dre Roy.